Ouvrier
(Le théâtre)
Cette catégorie, massive en apparence, peut recouvrir des choix politico-esthétiques assez variables, selon qu'elle se limite à une version renouvelée du « grand » théâtre, ou qu'elle conduit à des pratiques d'intervention plus ou moins auto-actives, en relation directe avec les événements sociaux. Signalant de toute façon l'entrée en scène des parias de la culture, elle offre un aspect subversif, mais dépend bien entendu, dans sa définition et dans ses objectifs, de l'évolution du mouvement ouvrier lui-même.
En Allemagne
Un théâtre ouvrier prend naissance dès la seconde moitié du XIXe siècle en Allemagne, au sein des associations culturelles sous influence social-démocrate. À côté d'un répertoire classique et/ou populaire prend place tout un arsenal opérationnel, souvent produit dans les fêtes social-démocrates : dialogues didactiques sur l'exploitation économique, inspirés de Marx, tableaux allégoriques glorifiant le travail et la liberté. La forme-drame, réadaptée, impose dans les années 1890 une problématique de lutte à l'esthétique naturaliste de la « tranche de vie ». L'expérience de la Volksbühne – ou Scène populaire – tend à ramener la classe ouvrière au grand théâtre institué.
En Union soviétique
L'« Octobre théâtral » engendre un courant prolétarien-révolutionnaire (dont le fameux Proletkult est un élément parmi d'autres), qui se combine avec l'apport des avant-gardes (Meyerhold et son théâtre de la « convention », Tretiakov et son art « opératoire », Arvatovet son « théâtre usine »). De là les spectacles de masse exaltant le collectif en lutte, les pratiques d'agit-prop, d'abord sur le front de la guerre civile puis sur celui de la vie quotidienne, la réactivation des arts prétendument mineurs comme le théâtre de foire, le cabaret, la pantomime et le cirque. L'exemple de l'Union soviétique relancera en Europe tout un théâtre « prolétarien-révolutionnaire », fortement « agitpropisé », sous l'impulsion des partis communistes nationaux.
En Espagne
La pratique théâtrale a constitué une des principales manifestations culturelles du mouvement ouvrier, qui a cherché à diffuser des œuvres éducatives ou critiques. Dès la fin du XIXe siècle, anarchistes et socialistes disposent de compagnies théâtrales (la Compañía libre de declamación ou la Agrupación artístico-socialista), qui puisent dans un répertoire international (Mirbeau, Ibsen qu'ils sont les premiers à monter), mais aussi national (Pérez Galdós, Dicenta, Rusiñol). Les auteurs militants existent, souvent amateurs maladroits, mais parfois professionnels de la plume, comme Federico Urales. Thématiquement, l'oppression ou la révolte individuelles dominent ; mais on peut trouver une certaine image du conflit collectif, sur le modèle des Tisserands d'Hauptmann. Le lieu de la représentation est, le plus souvent, le siège des associations ouvrières, toutefois, la création, au début du siècle, des Casas del pueblo (Maisons du peuple) favorise le développement de ces spectacles, qui trouvent là un cadre adéquat et rencontrent un succès grandissant. Nées dans les grandes villes, ces pratiques gagnent tout le pays, et l'habitude se répand d'organiser des représentations théâtrales lors des fêtes ouvrières, comme le 1er mai. Phénomène majeur dans un pays où un analphabétisme élevé freine la diffusion de l'écrit, ce théâtre n'a cependant pas engendré d'œuvres marquantes, bien que dans les années vingt, puis après l'instauration de la République en 1931, se soit amorcée une convergence entre aspirations ouvrières et expérimentations esthétiques, qui débouchera, avec Alberti, Aub et quelques autres, sur un effort de rénovation du discours théâtral. Encore vivace durant la guerre civile, ce mode d'expression a disparu aujourd'hui.
En Finlande
Les syndicats ouvriers apparaissent en Finlande dans les années 1880. C'est à l'intérieur de ces syndicats que s'organisent les théâtres ouvriers, d'abord en amateurs pour plus tard devenir des théâtres professionnels. C'est surtout Tampere, ville industrielle, qui devient leur centre d'activités théâtrales. Le Théâtre ouvrier de Tampere est inauguré en 1901 avec Anna-Liisa de Canth. À l'époque il y avait déjà deux théâtres ouvriers à Helsinki. Dans les années vingt le public des villes est généralement divisé entre un théâtre bourgeois et un théâtre ouvrier. Ce phénomène disparaît sous le régime antisocialiste d'avant-guerre. Les deux opposants sont réunis sous des prétextes économiques. Mais après la guerre quelques théâtres ouvriers s'ouvrent de nouveau. Le seul théâtre ouvrier qui subsiste aujourd'hui est Tampereen Työväen Teatteri (le Théâtre ouvrier de Tampere). C'est une grande institution qui, depuis 1985, est abritée dans le nouveau bâtiment des architectes Marjatta et Matti Jaatinen. Le théâtre municipal d'Helsinki est issu d'un théâtre ouvrier.
En Belgique
La fin du XIXe siècle, marquée par la montée du pouvoir socialiste et la création du parti ouvrier belge, voit se développer un théâtre dont les thèmes s'enracinent dans les préoccupations quotidiennes des ouvriers. Ces pièces, bien souvent écrites en wallon, sont résolument populaires, contrairement à la littérature et au théâtre de tendance naturaliste ou symboliste, qui, malgré les évidentes préoccupations sociales de certains écrivains, ne concernent que les élites.
De 1872 à 1913, des cercles dramatiques et maisons du peuple sont créés à Bruxelles et dans les principaux centres industriels de Wallonie (Liège et le Borinage, région de Charleroi, la Louvière, Jolimont). La première maison du peuple voit le jour à Jolimont en 1872. Dans la région, de nombreux acteurs, comme Felixa Wart Blondiau, issus de la classe ouvrière, se lancent dans la création de pièces à thèse socialiste qui, pour la plupart, sont écrites en français. Le théâtre en dialecte wallon prendra donc son principal essor dans la région liégeoise où apparaissent des cercles comme l'Avant-garde syndicale de Saint-Gilles (1899) ou le Progrès de Beyne-Heusay (1903), tous deux créés par des mineurs.
La première pièce importante recensée dans la littérature wallonne de l'époque est une comédie qui tourne en dérision la bourgeoisie. Tati l'periqui (Tati le barbier) d'Édouard Remouchamps, créée à Liège en 1885 par le Cercle d'Agrément, connaît un immense succès. Cette pièce, qui évoque à bien des égards Le Bourgeois gentilhomme de Molière, sera traduite dans d'autres dialectes belges.
Dès 1887, avec li Gréve dès houyeûs (La Grève des mineurs), Henri Baron rejette le théâtre psychologique et la comédie de caractère pour écrire un théâtre d'action, porte-parole de la classe ouvrière. L'« impôt du sang », le capitalisme bourgeois, le clergé sont les thèmes favoris de cet auteur progressiste. Dans li Fin dè monde (La Fin du monde, 1895), le militant socialiste ira planter son drapeau rouge sur le corps d'un jésuite terrassé par Dieu le Père.
Populaires aussi et d'un réalisme direct sont les drames de l'ancien mineur Lucien Maubeuge, qu'il s'agisse des Femmes al pompe (Les Femmes à la pompe, 1908), des Femmes di cazêre (Les Femmes de la cité ouvrière) ou de Lès Djins dèl basse classe (Les Gens de la « basse classe »). Les vieux houilleurs y sont représentés, l'humanité fruste et le climat de fermentation sociale les habitent. Plus tard, Louis Lekeure peindra le monde de la mine dans les Tièsses di hoye (Les Têtes de la mine, 1925).
En France
Théâtre de contestation politique et sociale, le théâtre ouvrier naît en France au milieu du XIXe siècle dans le mouvement anarchiste et féministe, puis se développe avec l'essor du syndicalisme et du socialisme.
Le théâtre ouvrier se veut didactique : analyse des conditions de vie de la classe ouvrière ; politique : champ expérimental de divers substituts du capitalisme ; social : donner à tous le désir et les moyens de l'expression artistique. Il est accueilli par les universités populaires et il s'enrichit d'un échange constant entre professionnels (comme Gémier) et militants-amateurs. Avant 1920, sa dramaturgie n'innove guère : des mélodrames tels que La Grève (1890), Le Coq rouge (1893) de Louise Michel; Par La révolte (1905) de Nelly Roussel ; des pièces didactiques et morales comme La propriété c'est le droit au meurtre (1901) de Félix Boisdin ; L'Amour libre (1902) de Véra Starkoff. Les pièces de propagande, plus originales et subversives, sont censurées : Responsabilités (1904) de Jean Grave. Les conditions des représentations sont toutefois remises en question : places à tarif unique, agitation politique durant les entractes, chants contestataires entonnés par les acteurs et le public. Le Théâtre civique, fondé en 1897 par L. Lumet, propose, à l'issue des spectacles, des conférences-débats thématiques (contre la guerre, sur l'art), auxquelles participent Jean Jaurès, Anatole France, Gémier, Mirbeau, Lugné-Poe. Sous l'influence de L. Lumet et de Rolland se créent le « Théâtre du Peuple et de la coopération des idées » de H. Dargelau faubourg Saint-Antoine, le « Théâtre du peuple » d'E. Bernyà Belleville.
Après 1920, le théâtre ouvrier suscite l'intérêt des intellectuels socialistes : Paul Vaillant-Couturier, Moussinac, Martinet, Henri Barbusse publient des articles dans Clarté et l'Humanité, tentant de définir une esthétique prolétarienne. En 1922, la CGTU inaugure, dans la Maison des syndicats, le Théâtre confédéral de la Grange-aux-Belles. Ce théâtre comprend une école où l'on apprend à jouer et à écrire, à fabriquer décors et costumes, et deux troupes, l'une chargée du répertoire classique (surtout Molière – Dullin vient jouer L'Avare – et Beaumarchais), l'autre d'un répertoire engagé (Gorki, Shaw, Barbusse, Rolland). Son administration reflète l'idéal communiste : égalité économique et statutaire entre acteurs et techniciens, semaine de quarante heures, tournées sur les lieux de grève. Avec son école, il contribue aux progrès du théâtre auto-actif. En 1926, le bureau d'édition du parti communiste lance une collection de théâtre prolétarien et publie en 1929 trois saynètes de Paul Vaillant-Couturier : Asie , Trois Conscrits, Le Monstre, destinées à servir de modèle aux collectifs amateurs issus de l'expérience de la Grange-aux-Belles. La Fédération du théâtre ouvrier de France (FTOF) et sa revue la Scène ouvrière sont fondées en janvier 1931 afin de coordonner ce courant auto-actif selon les principes de l'agit-prop allemand et soviétique. Jean-Paul Le Chanois (groupe Octobre) en devient le secrétaire général ; il l'associe au Cartel et à la compagnie Art et Travail, groupe éphémère animé par Louise et Édouard Autant-Lara [voir Art et Action] pour la diffusion du répertoire soviétique, et favorise la naissance de « troupes locomotives » telles que le groupe Masses de Dorcy, le groupe de Bobigny de Jascheck, le groupe Mars d'Itkine ou les marionnettes d'O'Brady. En 1933, le groupe Octobre remporte à Moscou les Olympiades de théâtre ouvrier avec deux textes de Prévert : Vive la presse ! et La Bataille de Fontenoy. On dénombre en 1935 plus de deux cents troupes de théâtre ouvrier en France.
Mais en 1936 l'abandon du mot d'ordre de « lutte classe contre classe » et le choix de l'esthétique du réalisme national entraînent la restructuration de la FTOF dans l'Union des théâtres indépendants de France (UTIF), présidée par Vildrac . L'UTIF disparaît en même temps que le Front populaire après l'échec d'un projet de théâtre national du peuple, et la production de deux spectacles de masse employant une centaine de troupes de l'ancienne FTOF : Le Quatorze-Juillet de Rollandà l'Alhambra en 1936 et Naissance d'une cité de Bloch au vélodrome d'Hiver en 1937.
Conclusion
L'adoption du « réalisme socialiste » fait rentrer dans l'ordre le théâtre ouvrier. Ce dernier peut cependant resurgir quand s'approfondit la crise sociale. Aux États-Unis, le théâtre ouvrier est principalement un produit des années 1930, consécutif à la Grande Dépression (cf. le Theater Union, fondé en 1933 avec des ambitions professionnelles, mais aussi la multiplication des groupes amateurs et semi-professionnels en relation avec les syndicats ou les minorités ethniques). En France, on a vu revenir, à la faveur de la brèche ouverte en 1968, certaines pratiques d'intervention, animées par des comédiens porte-parole qui ont fait écho, jusque dans les années 1970, aux luttes ouvrières.
Bibliographie sélective
- Deutsches Arbeitertheater 1918-1933 , [herausgegeben von] Ludwig Hoffmann, Daniel Hoffmann-Ostwald, Berlin : Henschel, 1972
- El Teatro social en España , 1895-1962. F. García Pavón , Madrid : Taurus, 1962
- Musa libertaria , arte, literatura y vida cultural del anarquismo español, 1880-1913, Lily Litvak, Barcelona : A. Bosch, 1981
- Ideología y teatro en España , 1890-1900, Jesús Rubio Jiménez, [Zaragoza, España] : Departamento de literatura española, Universidad de Zaragoza, 1982
- El teatro menor en España a partir del siglo XVI , actas del Coloquio celebrado en Madrid, 20-22 de mayo de 1982, Equipo de investigación sobre el teatro español, Instituto Miguel de Cervantes del CSIC, Madrid : Consejo superior de investigaciones cientificas, 1983
- Histoire du théâtre de Liège, depuis son origine jusqu'à nos jours, par Jules Martiny... , Liège : impr. de H. Vaillant-Carmanne, 1887
- Histoire sommaire de la littérature wallonne , par Rita Lejeune,... 2me édition , Bruxelles, Office de publicité (impr. de l'Office de publicité), 1942. In-16 (195 x 130), 120 p., planche, couv. ill. [Ech. int. 1106] -Xb-
- Théâtre ouvrier en Wallonie (1900-1940) , bilan d'une recherche, par Anne-Françoise Perin, Bruxelles : Direction générale de la Jeunesse et des loisirs, 1979
- Les Lettres wallonnes contemporaines. 2e édition , Maurice Piron,..., Tournai, Paris, Casterman (imprimé en Belgique), (1945). In-16 (185 x 125), 166 p. 27 fr. [D. L. 5105] -Xb-
- Le Théâtre d'agit-prop de 1917 à 1932 , Équipe Théâtre moderne du G.R. [Groupe de recherches] 27 du C.N.R.S. [Centre national de la recherche scientifique]... ; collectif de travail, Claude Amey, Claudine Amiard-Chevrel, Odette Aslan, Georges Banu... [etc.], Lausanne : la Cité-l'Âge d'homme[Paris] : [Centre de diffusion de l'édition], 1977
- L' Ouvrier au théâtre de 1871 à nos jours , étude collective de l'équipe "Théâtre moderne", ... Laboratoire de recherches sur les arts du spectacle du CNRS, Louvain-la-Neuve : Cahiers théâtre Louvain, 1987
Classement
Spécialité : Lexique théorique et théoriciens
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