LUGNÉ-POE Aurélien

Paris, 1869 - Villeneuve-lès-Avignon, 1940

Acteur et metteur en scène français.

Il a donné une existence scénique au symbolisme et fait du théâtre de l'Œuvre un foyer de découverte et d'expérimentation.

Une boulimie de théâtre

Encore élève au lycée Condorcet, il fonde le cercle des Escholiers en 1887. En octobre 1888 il entre dans la classe de Worms au Conservatoire et débute chez Antoine au Théâtre-Libre où il reste jusqu'en mars 1890. Proche du mouvement symboliste, très lié aux peintres nabis : Vuillard, Bonnard, Denis, il joue au théâtre d'Art de Paul Fort. Après avoir présenté Pelléas et Mélisande de Maeterlinck le 17 mai 1893, il fonde l'Œuvre avec Camille Mauclair. Il y joue de nombreux auteurs étrangers : Hauptmann, Strindberg, Kalidasa, Bjørnson, et surtout Ibsen dont il monte plusieurs pièces. Metteur en scène attitré du théâtre symboliste, il s'en écarte progressivement pour tenter d'autres expériences. La plus fameuse est celle d'Ubu roi de Jarry le 10 décembre 1896. Avec Les Loups et le Triomphe de la raison de Romain Rolland, il se rapproche du temps présent. En juin 1899, l'Œuvre ferme une première fois ses portes après avoir durant six saisons saisi l'esprit d'époque. Lugné-Poe continue à présenter à Paris des spectacles inégaux mais il s'occupe surtout d'organiser des tournées incessantes à l'étranger avec pour vedette sa compagne Suzanne Després ou la Duse. À côté de Mouézy-Éonet Vautelil monte Maeterlinck, Gide, Gorki, Wilde, Verhaeren, Van Lerberghe, Marinetti, D'Annunzio. Le 22 décembre 1912 la création à l'Œuvre de L'Annonce faite à Marie de Claudel avec les décors de Variot connaît un triomphe qui se prolonge avec la présentation de L'Otage en juin 1914. En 1919 la Maison de l'Œuvre ouvre ses portes, cité Monthiers, rue de Clichy. Jusqu'en 1929 Lugné-Poe y accueille le théâtre étranger et y donne leur chance à de jeunes auteurs : Sarment avec La Couronne de carton et Le Pêcheur d'ombres, Crommelynck avec Le Cocu magnifique, Salacrou, avec Tour à terre. Il a une revue, tient une chronique dans L'Éclair, obtient de beaux succès d'acteur dans Berniquel de Maeterlinck, ou Le Cercle d'après Maugham. En 1929 il achève sa direction avec Jules, Juliette et Julien de Tristan Bernard dont il avait monté la première pièce, Les Pieds-Nickelés, en 1895. Il met encore en scène quelques spectacles, tient la critique dramatique dans L'Avenir et rédige ses Mémoires. Il meurt au début du conflit mondial le 19 juin 1940.

L'inventeur du jeu symboliste

Si Lugné-Poe compose dès l'âge de dix-neuf ans un personnage de vieillard de façon convaincante, s'il s'impose sur le tard comme un interprète nuancé et complexe des rôles de radoteurs sournois ou niais, son nom reste lié à l'élaboration d'un style de jeu symboliste. Immobile, presque désincarné, l'acteur psalmodie son texte d'une voix blanche, avec lenteur, sans effets, dans un état semblable au somnambulisme. Autour de lui les décors, à peine éclairés, ne sont pas illustratifs mais synthétiques et suggestifs. Ainsi pour Pelléas et Mélisande, dans un cadre de feuillage flou, deux toiles de fond évoquent vaguement une forêt et un château dans une harmonie de tons assourdis, bleus, verts et mauves. La rampe est supprimée, la salle est éteinte, la lumière très faible qui vient d'en haut crée une ambiance de rêve. La scène est composée comme un tableau dans lequel les interprètes bougent à peine. Dans La Gardienne d'Henri de Régnier, pour ajouter au mystère, l'image scénique est estompée par un rideau de gaze verte. Vuillarda choisi des tonalités pâles qui correspondent au poème dramatique récité dans la fosse d'orchestre et disjoint des acteurs. Cette façon de faire devient vite un procédé. À force de vouloir déthéâtraliser le théâtre on risque de le dévitaliser et de ne produire que des spectacles réservés aux initiés. Lugné-Poe écarte ce danger soit par la provocation farcesque avec Ubu roi qui tourne le théâtre en dérision soit en évoluant vers un réalisme stylisé. Il a d'abord joué Ibsen, à la surprise des Scandinaves, comme une mélopée triste et brumeuse pleine de sous-entendus, il l'aborde ensuite d'une façon plus simple et concrète, avec des décors précis et des personnages humains. Il conserve toutefois l'apport des tentatives symbolistes : pour L'Annonce faite à Marie, des tentures décorées forment un cadre qui donne à certains tableaux l'allure d'une image sainte, la forêt de Chevoche est évoquée par des bandes de calicot brun et vert qui tombent des cintres et suscitent un climat étrange, sans pittoresque.

Un novateur sans postérité

Absorbé par ses acrobaties financières et ses activités d'imprésario, Lugné-Poe n'a pas pris le temps de fonder une école. Il n'est pas de ceux qui impriment leur marque sur les comédiens et forment des disciples. À propos de la mise en scène il n'a pas de théorie particulière ou de système. Ses spectacles donnent souvent l'impression d'être improvisés, voire négligés. Homme paradoxal, ayant le goût du secret et parfois de l'échec, il a suscité bien des jugements acides. Il a pourtant été, dans la première et la dernière période de l'Œuvre, un novateur et un initiateur. Il a inventé un style, il a fait connaître au public français tout un répertoire étranger et, lecteur insatiable, il a constamment été à l'affût d'auteurs nouveaux.

Bibliographie sélective

Rédacteur(s)
Édition Bordas, 2008

Classement

Spécialité : 19ème et début 20ème siècle

Zone(s) géographique(s) :
  • France
Période(s) :
  • 19ème siècle
  • 20ème siècle
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Date 1ère mise en ligne
Dernière modification
16/06/2026