Farce
Courte pièce, reposant sur l'affrontement comique de personnages populaires qui cherchent le plus souvent à duper ou dominer autrui. Ce genre dramatique remonte à l'Antiquité gréco-latine, puisque Aristophane et Plaute l'illustrent, mais c'est au Moyen Âge, époque à laquelle le terme apparaît, qu'il conquiert un statut et une popularité qu'il conservera durant des siècles.
Moyen Âge
On peut facilement trouver des ancêtres à la farce médiévale, que ce soit le Garçon et l'Aveugle (petite pièce picarde de la fin du xiii e siècle) ou certains fabliaux dialogués ( Dit de Dame Jouenne ). Il faut cependant attendre le xv e siècle pour que la farce, très liée à carnaval*, devienne vraiment ungenre* autonome, prisé des étudiants et des compagnies* joyeuses. Lors des fêtes calendaires ou en cas de réjouissances publiques (mariage, arrivée d'un grand personnage), on joue volontiers une farce, isolément ou à la fin d'un spectacle plus important. Nous avons conservé environ cent cinquante farces françaises, écrites pour la plupart entre 1450 et 1550 : rarement plus de cinq cents vers (les quinze cents vers de Pathelin * sont un cas exceptionnel), peu de personnages, une intrigue* élémentaire ; les acteurs, souvent enfarinés, parfois masqués, jouent sur des tréteaux étroits fermés au fond par un rideau ; les décors sont très simples ou inexistants. Le genre est loin d'être spécifique à la France ; sous diverses appellations, on le rencontre au xvi e siècle aussi bien en Allemagne (Fastnachtspiel) qu'en Italie (Confrérie des Rozzi, Alione, Ruzzante*) ou en Espagne ( pasos de Lope de Rueda).
La structure de base de la farce, c'est de parvenir à tromper l'autre, à le « farcer ». B. Rey-Flaud a bien étudié comment, dans le mot farce, se contaminaient deux étymologies : un fars qui veut dire rembourrage (d'une volaille ou d'un vêtement) et un fart qui signifie maquillage ; le fard comme le bourrelet trichent avec la réalité et trompent l'observateur. La farce est un univers de trompeurs et de trompés : maris perpétuellement dupes des manèges de la femme et de son amant ; boutiquiers victimes des ruses des mauvais payeurs ; valets qui se vengent d'une humiliation ; matamores se faisant mutuellement peur ; « badins » demeurés qui croient le premier hâbleur venu. Car le langage lui-même est tromperie, de Pathelin embobinant en virtuose le drapier au benêt Maître Mimin, prisonnier d'un latin auquel il ne comprend goutte. La farce aime d'ailleurs jouer sur les équivoques du langage, de préférence obscènes, au point que certaines farces ne sont guère qu'une métaphore sexuelle en action, la femme faisant boucher le trou de son chaudron ou allant à la messe recevoir son coup de goupillon ! La farce reste proche en effet de ses origines carnavalesques : le ventre et le sexe gouvernent les motivations de ses personnages. Et leurs ambitions vont rarement au-delà d'un bon plat de tripes ou d'un phallus de belle taille. Aussi ne faut-il pas surestimer le prétendu réalisme de la farce. Les auteurs (en général anonymes) enracinent certes leurs héros dans un certain quotidien : ils ont une profession, une famille, un nom, et, souvent, des ennuis d'argent (car on n'est guère riche dans la farce) ; mais ce monde est un monde à l'envers, comme toute structure de carnaval : le bas y domine le haut. La femme dompte son mari à coups de gifles ; le paysan l'emporte sur le gentilhomme ; l'homme d'Église ne peut y être qu'un paillard hypocrite. Parenthèse festive, la farce est la revanche des instincts et des pulsions sur les préceptes éthiques. D'où son amoralisme tranquille : jamais un scrupule, rarement un remords. Il faut dérober tout ce qu'on peut, déguster tout ce qui se présente (femme ou festin), éviter les coups ou bien cogner le premier. Sa seule morale, c'est qu'il est juste de tromper un trompeur. La farce se veut un genre déshonnête.
On conçoit que la Renaissance, soucieuse de « restituer en leur ancienne dignité » (Du Bellay) comédie et tragédie, fasse de la farce l'exemple même du théâtre à proscrire : genre bas, grossier, vulgaire, caduc, les critiques ne manquent pas. Mais le succès public reste du côté de la farce, et non des comédies humanistes. Nous possédons, il est vrai, beaucoup moins de textes de farces pour la période postérieure à 1550. Deux raisons à cela : d'une part, la professionnalisation des farceurs (qui les pousse à garder leurs textes par devers eux) ; l'influence, d'autre part, de la commedia* dell'arte. Proche cousine de la farce, la commedia la tirera vers un comique plus gestuel et des personnages plus stéréotypés.
Molièreet la farce
Au xvii e siècle servie par le célèbre trio de farceurs Gros-Guillaume, Turlupin et Gaultier-Garguille qui s'emploient davantage à fignoler leur personnage et leurs effets qu'à construire des textes, la farce, non seulement perdure en son nom propre jusque dans les divertissements de cour, mais elle influence la comédie classique. En effet, alors qu'au début de sa carrière Molière, traité de « farceur » par ses ennemis, cherche à se détacher de ce genre bas, méprisé des doctes et des beaux esprits, il prend soin néanmoins d'en recueillir à la fois la thématique et la technique expressive ; en témoigne la présence de scènes de farce au sein de ses plus grandes œuvres, telles que le Tartuffe ou Dom Juan . Sensible à sa dimension spectaculaire, que l'influence de la commedia dell'arte a sans doute favorisée – jeu très physique de l'acteur qui est encore fréquemment masqué (sauts, bastonnades, mimiques), mais aussi nombreux effets prosodiques (jeux de timbres ou d'accents) –, Molièreintègre la farce à son esthétique comique et la rehausse en lui conférant une finalité originale : elle devient un élément nécessaire de son théâtre, qui tend à compenser une tension dramatique parfois extrêmement forte en ramenant le spectacle sur le terrain du rire.
Classement
Spécialité : Lexique théorique et théoriciens