Télévision et théâtre
Tout sépare le théâtre et la télévision : le rapport à la vision, au verbe, au temps, à l'espace, à la qualité d'émotion : au théâtre, celle-ci est vécue en direct et partagée avec d'autres ; face au petit écran elle est consommée en différé, en solitaire, dans un espace intimiste. Enfin, les contraintes de production sont opposées : ici patientes répétitions, durée ; là, urgence et immédiateté. Et pourtant la commande d'œuvres spécialement conçues pour la télévision a eu son heure de gloire à la fin des années cinquante et dans les années soixante. Rappelons que Beckett aimait créer ses œuvres à la télévision. Mais pas Vilar, qui ne souhaita pas filmer ses spectacles. Le théâtre privé, lui, s'engouffra dans le créneau, avec notamment, sur A2 jusqu'en 1988, le légendaire « Au théâtre ce soir » qui contribua à populariser des acteurs comme Maillan. Retransmissions, recréations, commandes : depuis ses débuts, la télévision cherche un ton pour accorder la représentation théâtrale avec les contraintes du petit écran.
Quel théâtre pour la télévision ?
Pour traiter de l'actualité théâtrale, la télévision dispose de modes d'approche classiques : le magazine d'information (en France, jusqu'en 1989, un dernier survivant, sur A2, L'Œil en coulisses et des débuts timides avec TF1, la nuit ) ; le document, qu'il s'agisse de portraits, de leçons de théâtre ou de dossiers historiques ; et bien sûr le reportage. Les rapports sont plus complexes et les options plus restreintes dès lors qu'on aborde la représentation théâtrale proprement dite. Plus ou moins bien filmée, selon les moyens, le nombre de caméras, la retransmission en direct ou en différé permet cependant à un large public de partager l'émotion des grands événements, et au théâtre de conquérir un nombre de spectateurs dont il ne saurait rêver, puisqu'un simple point d'Audimat correspond à cent mille téléspectateurs. La recréation d'une œuvre par le metteur en scène lui-même ou par un réalisateur complice permet de bénéficier des forces vives du théâtre – les acteurs –, de concevoir une œuvre nouvelle parfaitement adaptée, dans l'idéal, aux impératifs du petit écran : on tourne tout aussi bien alors en studio, sur le plateau ou en décors naturels. En 1956 (pour mémoire, le lancement de la télévision commerciale date de 1948), en République démocratique allemande, on comptait un tiers de retransmissions, un tiers d'adaptations et un tiers d'œuvres originales.
Les coproductions peuvent prendre des visages multiples : elles naissent au moment même du tournage, ou en amont, lors du montage financier de la production théâtrale : la chaîne apporte alors sa quote-part. Si aux États-Unis un directeur de salle mise la carrière d'une nouvelle pièce sur sa diffusion en direct, il n'en est pas de même en France où les théâtres craignent que la télévision ne vide leurs salles, comme elle l'a fait pour le cinéma. Ce type de montage reste l'exception (1988, TF1 avec le théâtre de la Michodière pour Ma cousine de Varsovie et avec le théâtre des Variétés pour Le Saut du lit). À l'heure de la concurrence, de la course à l'audience et à la publicité, le Boulevard, construit sur des situations simples, des effets faciles, sur le rire, fascine les chaînes. En France, dans le sillage d'Au théâtre ce soir, TF1 a présenté en 1988 Les Champions du rire et a songé à passer des commandes spécifiques aux auteurs de Boulevard. La chaîne est stimulée par la nécessité de respecter son cahier des charges : établi par le gouvernement, il comprend quelques devoirs culturels que la chaîne se doit d'observer, sous peine de sanctions.
En 1985, l'INA (l'Institut national de l'audiovisuel) a inauguré en France une collection de films de théâtre et dispose d'un trésor d'archives dans lequel les chaînes ont largement puisé. Ainsi la SEPT et FR3, longtemps associées pour une émission théâtrale hebdomadaire, ont diffusé des cycles Feydeau, Labiche, Marivaux, et Molière (de L'Avare par Vilar en 1966 au Bourgeois gentilhomme par Boutté en 1987).
Une politique de (re)création
Sur A2, dans le sillage du succès mythique du Dom Juan de Molière, Bluwal produit en 1988 une Phèdre de Racine tournée en décors naturels. Créée en 1986, la SEPT, première chaîne culturelle à vocation européenne, bouleverse le paysage audiovisuel et culturel français, en concevant une politique audacieuse et novatrice avec l'appui de coproducteurs français (FR3, l'INA, Arcanal) ou étrangers. Elle préfère la recréation à la retransmission, et opte pour tous les cas de figure possibles : réalisation par le metteur en scène lui-même (Mercedes de Brasch par Cloos, Palazzo Mentale par Lavaudant, Venise sauvée par Engel). Sobel tourne Sobel (Hécube d'Euripide, Nathan le Sage de Lessing) mais aussi Lulu de Berg (m. en sc. Chéreau), ou L'Indiade de Cixous (m. en sc. Mnouchkine). Celle-ci, comme Planchon (George Dandin de Molière en 1988), passe volontiers derrière la caméra (Molière), tout comme Brook pour Le Mahābhārata (1988, coproduction SEPT/Production du troisième étage/Reiner Moritz). Certains metteurs en scène ont créé leur maison de production (Syberberg coproduit et tourne Syberberg : Mlle Else de Schnitzler, Penthésilée de Kleist) et Planchon a créé en 1989 une unité de production régionale inédite. Des cinéastes viennent au théâtre (Jacquot pour Elvire/Jouvet 40, m. en sc. Jaques-Wajeman, Doillon pour Pour un oui, pour un non de Sarraute, Santiago pour Electre, m. en sc. Vitez ). Beckett lui-même a dirigé Polanski et Rufus dans En attendant Godot (re)créé spécialement pour la télévision.
En Italie, la RAI a filmé les spectacles de Strehler (Arlequin, serviteur de deux maîtres de Goldoni, La Tempête, Le roi Lear de Shakespeare) et Orlando Furioso de Ronconi. La BBC, stimulée dorénavant par Channel Four, n'a rien perdu des grandes heures de la Royal Shakespeare Company. Bien mieux, elle a eu, comme la radio [voir Radiophonique(théâtre)] une politique de création avec ses auteurs (D. Potter, C. Welland) et ses « créneaux » (« The Wednesday Play »). Tout au long des années 1960 et 1970 le Television Drama a été au centre de la vie culturelle britannique ; on peut même avancer qu'avec ses deux chaînes la BBC était devenue le principal « théâtre national » du pays. Dans l'ex-RDA comme dans l'ensemble des pays de l'Est, la télévision fut par tradition le partenaire attentif des théâtres. La ZDF retransmettait régulièrement les créations de la Schaubühne et a ainsi coproduit avec Channel Four Crime et Châtiment de Dostoïevski, mis en scène et réalisé par Wajda dans le théâtre, et, pour partie, en décors naturels en Pologne. La RTBF (Belgique francophone) n'hésite pas à coproduire une œuvre contemporaine, Falsch, d'après Kalisky.
À la télévision comme au théâtre, une œuvre du répertoire classique a plus de chances de trouver ses auditeurs qu'une pièce d'un auteur à découvrir : ainsi, parmi les mises en scène de Chéreau, aucune trace des pièces de Koltès qu'il a créées.
Nouvelle donne au tournant du siècle
Retransmissions, recréations, reportages, magazines spécialisés ou non : si le vocabulaire des échanges entre théâtre et télévision change peu au fil du temps, la dramaturgie de leurs rapports est en rapide évolution. Internet modifie désormais la donne. Phénomène nouveau, aussi, un certain nombre de théâtres, dont le TNS et la Comédie-Française, éditent ou co-éditent des DVD de leurs spectacles, qu'ils soient diffusés ou non à la télévision.
Magazines, reportages, information : la part du pauvre
À l'aube des années 2000, les magazines spécialisés sur le théâtre ont disparu des trois grandes chaînes, TF1, France 2 et France 3 : ainsi L'œil en coulisses sur A2. Ces chaînes, friandes de stars, se contentent désormais le plus souvent d'inviter des acteurs dans leurs émissions « people » où l'on parle de tout, sauf de l'art du théâtre. La cérémonie des « Molières », qui ambitionne d'être au théâtre ce que les Césars sont au cinéma, est un spectacle conçu, depuis sa naissance en 1986, pour une retransmission en direct sur France 2. Cette cérémonie paillettes, censée distraire et sceller des retrouvailles entre télévision et théâtre, n'a jamais réussi à convaincre ni les professionnels, ni les auditeurs.
Heureusement, Arte, chaîne franco-allemande née de l'ancienne Sept, et France 5 ont pris le relais, consacrant des sujets de haute tenue au théâtre : reportages ou portraits mémorables (Ostermeier, Sellars, Novarina) et ce à un rythme mensuel. Il convient aussi à ce nouveau paysage français d'ajouter la naissance de chaînes câblées, ainsi « Paris Première » très culture « capitale » et théâtre privé. L'INA a coproduit, avec la Direction du Théâtre et des Spectacles du Ministère de la culture, une collection d'entretiens intitulée Mémoire du théâtre, avec Planchon, Lavaudant, Engel, Isabelle Sadoyan. Cette collection, même si elle n'est pas diffusée sur les chaînes publiques, sera prochainement pour partie accessible sur le site internet que l'INA a inauguré en 2006, tout comme le sont certaines grandes images d'archives, ainsi sur le Festival d'Avignon.
Captations, recréations : le regain
Le théâtre de boulevard, la comédie, ont les faveurs des trois grandes chaînes généralistes, même si la Comédie-Française a passé un accord avec France 2. Mais son beau Cyrano de Bergerac, dans la mise en scène de Podalydès, diffusé en 2007 a fait pâle figure comparé au record d'audience enregistré par Faisons un rêve de Sacha Guitry, filmé en direct des fauteuils rouges du théâtre Édouard VII, où Bernard Murat dirigeait Arditi : ce dernier calcula que les millions de téléspectateurs touchés ce soir-là équivalaient à une série de 300 représentations données pendant dix-huit ans dans une salle de mille places… (un point d'audimat correspond en effet à cent mille spectateurs). De quoi effacer, pour France 2, le flop d'un Don Juan recrée dix ans auparavant en décors naturels par et avec Weber, qui ambitionna de s'inscrire dans le sillage du mythique film de Marcel Bluwal réalisé, dans les Salines Royales d'Arc-et-Senans, avec Piccoli.
Par ailleurs le pouvoir de la télévision est assorti d'un certain nombre d'effets pervers sur le théâtre, et cela aussi est nouveau : des présentateurs vedettes se piquent désormais de monter sur scène…
Parmi les chaînes dernières nées, France 4 est friande, elle aussi, de comédies faciles ou de one man show. Mais France Ô diffuse, chaque vendredi soir, un spectacle francophone, souvent de qualité, en accord avec le catalogue d'une maison d'édition nommée Copat (ainsi Le Complexe de Thénardier de Pliya).
Mais c'est Arte, là encore, qui en matière de captations et retransmissions de qualité, bouleverse la donne du théâtre à la télévision. Elle préfère la recréation à la captation et s'allie pour ce faire de grands réalisateurs, ainsi Don Kent, ou le cinéaste Frédérick Wiseman qui porta La Dernière Lettre de Vassili Grossman, qu'il créa à la Comédie-Française, avec Samie, au Festival de Cannes. De plus Arte retransmet chaque année, en direct du Festival d'Avignon, un spectacle de la Cour d'Honneur du Palais des Papes.
Pour filmer le théâtre (Lulu de Chéreau) Arte a également fait souvent appel à Sobel, tandis que Mnouchkine réalise elle-même, par exemple le film de son Dernier Caravansérail. Car parler de théâtre et télévision, c'est aussi renvoyer au chapitre cinéma et théâtre. Toujours est-il que le catalogue des pièces filmées pour Arte est impressionnant et compte le meilleur de la production théâtrale française, et allemande, dont les mises en scène de Chéreau, Brook, Engel, Vincent, Ostermeier, Stein.
Mais force est de constater qu'aucun artiste français n'a su, ou pu, conjuguer théâtre, cinéma et télévision comme le fit le suédois Ingmar Bergman. Et Strehler, par exemple, dont la RAI filma les spectacles, n'a jamais pu mener à terme son projet de film d'une vie de Goldoni.
En matière de théâtre filmé, l'INA joue aussi son rôle : il a entamé, en 2006, un programme de sauvegarde et de numérisation des archives des théâtres nationaux, soit plus de 550 spectacles enregistrés depuis 1977, accessibles en 2007 aux étudiants et chercheurs, vrai trésor dans lequel les télévisions peuvent puiser, et demain peut-être les internautes.
Et l'avenir ?
Une enquête commandée par l'INA faisait apparaître entre 1974 et 1992 une forte baisse (de 1,9 % à 0,2 %) du théâtre en temps d'antenne sur TF1, A2 et FR3. Depuis 1992, même en l'absence de chiffres disponibles, il n'est que de regarder les programmes pour constater que la situation n'a pas dû s'améliorer sur ces trois chaînes, en premier lieu sur TF1, privatisée.
Mais ça et là on sent des frémissements. Peut-être parce que la télévision, à plus ou moins long terme, sait qu'elle risque d'être concurrencée par Internet, et c'est déjà le cas auprès des jeunes, des études l'ont démontré. Ce qui pourrait être de bon augure pour la diversité culturelle, l'éducation artistique, et pour le théâtre, un atout dans son combat contre l'uniformisation de la culture et des esprits. Version optimiste ?
Bibliographie sélective
- American television drama , the experimental years, William Hawes, Alabama : the University of Alabama press, 1986
Classement
Spécialité : Lexique théorique et théoriciens