GOLDONI Carlo
Auteur dramatique italien.
Son nom est attaché pour le public à quelques titres rendus prestigieux par les représentations qui en ont été données au XXe siècle, et pour les historiens du théâtre à la « réforme » de la commedia dell'arte. Il a pourtant écrit une quinzaine de tragi-comédies, de nombreux livrets d'intermèdes comiques ou d'opéras et plus de cent comédies.
Le théâtre dans la peau
Dans la préface de ses Mémoires (écrits en français à partir de 1784 et publiés à Paris en 1787), il dit, non sans coquetterie, que sa vie « n'est pas intéressante ». On peut en effet la réduire arbitrairement au parcours linéaire d'un homme de théâtre-né. Faute de s'intéresser à la philosophie, il quitte le collège de Rimini (1721) pour suivre une troupe de comédiens qui vont à Chioggia, où il retrouve sa mère. Peu attiré par la médecine, qu'exerce son père, il se résigne à faire son droit, mais il préfère voir, écrire et même jouer des pièces de théâtre. Après la mort de son père (1731), il obtient le titre d'« avocat vénitien » qui lui permet de tenir divers emplois. Dès qu'il le peut, il accepte la fonction de poète attitré auprès de la compagnie Imer (1734), qui lui permet d'écrire aussi pour le théâtre lyrique. En 1736, sa situation s'étant améliorée, il peut épouser la fidèle Nicoletta. Sa première comédie entièrement rédigée, La Donna di garbo (la Femme de bien, 1743), est destinée à une soubrette dont il a observé le talent. Même loin de Venise, le théâtre l'appelle. Le Truffaldin Antonio Sacchilui écrit à Pise pour lui demander un rôle à sa mesure : Goldoni rédige un canevas (1745) qui devint Truffaldino, servitore di due padroni (le Serviteur de deux maîtres). Puis, c'est le chef de troupe Girolamo Medebach qui lui offre une nouvelle charge de poète attitré. C'est un moyen de rentrer à Venise et de renoncer au droit (1749). Goldoni réussit le tour de force d'écrire seize comédies en un an, pour la saison théâtrale 1750-1751. Mais ses relations avec Medebach se gâtent : c'est à la soubrette Maddalena Marliani, et non à la femme de Medebach, première amoureuse, qu'il destine La Locandiera, au carnaval de 1753. En octobre 1753, il passe au théâtre San Luca, appartenant à la noble famille Vendramin. Il y assure les fonctions d'auteur et de directeur d'acteurs. Pendant les quelque dix ans qu'il reste encore à Venise, il connaît de grands succès, mais est entraîné par Gozzi dans une impitoyable « guerre des théâtres ». En 1762, il accepte de rejoindre à Paris la Comédie-Italienne pour deux ans. La troupe vient de fusionner avec l'Opéra-Comique et on ne lui demande que des canevas qui fassent recette. Il reste pourtant en France, enseignant l'italien aux filles de Louis XV, donnant à la Comédie-Française le Bourru bienfaisant (1771) et rédigeant ses Mémoires. Il meurt dans la pauvreté.
Un homme d'expérience
L'expérience de Goldoni déborde ainsi largement de la littérature dramatique. Si le père avait l'esprit « déambulatoire », le fils « déambula » longtemps et fit moisson de tout, même de la jurisprudence (cf. le personnage conciliateur d'Isidoro dans Barouf à Chioggia (Le Baruffe chiozzotte, 1762). Il put observer plusieurs provinces, entendre dans la rue et non sur les tréteaux dell'arte les sonorités des langues ou parlers régionaux : l'Imprésario de Smyrne (L'Impresario delle Smirne, 1759), où les trois cantatrices sont respectivement de Florence, de Venise et de Bologne. Il vit la guerre, quand la Succession de Pologne (en 1733) puis la Succession d'Autriche (en 1744) remettent en question les frontières de l'Italie du Nord (cf. l'Amant militaire, 1751). Voyageur aussi en sa patrie, il connaît le dédale des rues de Venise (la Bonne Mère, La Buona madre, 1761), les petites places (Il Campiello, 1756), les balcons où les filles sages prennent le soleil (La Putta onorata, la Jeune fille honnête, 1749), les auberges (la Bonne épouse, La Buona moglie, 1749). Ainsi tous les métiers, jusqu'aux prêteurs sur gages, tous les groupes sociaux, jusqu'aux mauvais garçons, toutes les humeurs et tous les conflits, jusqu'aux bagarres au couteau, ont droit de cité dans ses comédies.
La scène et l'Histoire
Car il a feuilleté simultanément les deux « livres » dont il se réclame, le Théâtre et le Monde. C'est en analysant l'un grâce à l'autre qu'il va réformer le théâtre, par la mise en perspective du réel selon les lois de la scène. Il ne s'intéresse ni aux règles d'Aristote ni à celles des puristes grammairiens. Il élimine les masques, mais garde souvent les traits structurels qui les opposent. Il revendique le théâtre écrit, mais impose une langue parlée et conçoit les rôles en fonction des acteurs. Au début de la pièce où il présente en action sa « réforme » : Il Teatro Comico (le Théâtre comique, 1750), un rideau se lève sur une troupe qui répète. C'est une entreprise artisanale, dont le directeur, financièrement responsable, gouverne avec fermeté des comédiens dont certains rechignent à apprendre des rôles écrits tandis que d'autres méconnaissent les vertus de l'improvisation. Or l'économie de marché impose de négocier au mieux des intérêts des parties prenantes, y compris des publics. En miroir, au terme de son séjour vénitien, Goldoni présente Una delle Ultime sere di Carnovale (Une des dernières soirées de carnaval, 1762). L'entreprise du tisserand, cette fois, est la métaphore du théâtre. Le patron donne une fête en l'honneur d'Anzoletto, le meilleur dessinateur de cartons pour soieries, qui va partir pour la Moscovie. Les soieries italiennes sont tellement appréciées qu'il ne suffit pas de les vendre à l'étranger, ni même d'y envoyer des ouvriers. On doit exporter le talent. Cette interrelation de la scène et de l'histoire fait l'originalité de l'œuvre de Goldoni.
Le bicentenaire de la mort de Goldoni (1993) a été l'occasion de colloques, de spectacles et de publications, en Italie et en France. Un programme d'une cinquantaine de traductions, concerté sous la direction de Ginette Herry avec 14 traducteurs a été mené à bien de 1990 à 1995 chez plusieurs éditeurs (notamment Actes Sud-Papiers, l'Arche, Circé, Imprimerie nationale). Il comporte : deux ensembles, le Petit Théâtre de société (éd. Fontenay-Saint-Cloud, 1994) et la totalité des pièces de la période française (5 vol., Imprimerie nationale, 1993) ; un choix de pièces importantes de la période italienne, inédites en français, et trois traductions nouvelles de pièces connues. Plusieurs numéros de revues et recueils d'articles rassemblent les contributions nouvelles à la connaissance de Goldoni, notamment Carlo Goldoni tra libro e scena (Il Cardo, Venise, 1996), avec une bibliographie exhaustive.
Bibliographie sélective
- La Serva amorosa , la servante aimante, Goldoni ; [éd. par Ginette Herry], Paris : Dramaturgie, 1987
- Mémoires , de M. Goldoni pour servir à l'histoire de sa vie et à celle de son théâtre ; éd. présentée et annotée par Paul de Roux, Paris : Mercure de France, 1987
- L'Adulateur , Carlo Goldoni ; texte français, introd. et notes de Ginette Herry, Paris : l'Arche, 1990
- Goldoni , textes de Goldoni, Nicola Mangini ; traduit de l'italien par Catherine Lieutenant, Paris : Seghers, 1969
- Sur Goldoni , essai..., Mario Baratto, Paris : l'Arche, 1971
- Le Désir et l'utopie , études sur le théâtre d'Alfieri et de Goldoni, Jacques Joly, Clermont-Ferrand : Faculté des lettres et sciences humaines, 1979
- Carlo Goldoni sur les scènes italienne et française contemporaines , Gennevilliers : Théâtre de Gennevilliers, 1993
- Goldoni à Paris , Paris : Revue d'histoire du théâtre, 1993
Classement
Spécialité : Europe du Sud et Amérique latine
- Italie
- 18ème siècle