STEIN Peter
Metteur en scène allemand.
Stein a fait de la Schaubühne de Berlin un lieu de création théâtrale unique en Europe. Substituant à l'organisation hiérarchique traditionnelle l'idée d'un « collectif », il a bouleversé toute la conception de la mise en scène.
Le refus du « système »
Fils d'un industriel, il s'oriente après des études de philologie et d'histoire de l'art vers le théâtre et devient assistant-metteur en scène aux Kammerspiele de Munich (1964-1965). Sa première création, Sauvés de Bond, en 1967, révèle son talent que confirme sa seconde mise en scène, Dans la jungle des villes (Brecht , 1968). La représentation du Discours sur le Vietnam de P. Weiss (1968), qui intègre une quête en faveur du Viêt-kong, entraîne son renvoi. Au théâtre d'État de Brême, il se lie avec plusieurs acteurs dont Clever et Ganz, qui l'accompagnent au Schauspielhaus de Zurich. Mais sa mise en scène d'Early Morning de Bond (1969) provoque la démission de l'intendant, d'une partie des acteurs et le départ de Stein. Après une tentative à Francfort, il décide de travailler à la Schaubühne, entreprise privée créée en 1962. Nommé intendant, il la transforme en 1970 en un théâtre cogestionnaire où tous les membres participent au choix des pièces, à l'élaboration des mises en scène et des décors. Ce jeu d'ensemble modifie radicalement la pratique du théâtre. La confrontation permanente des points de vue politiques ou artistiques donne à l'intendant une simple fonction de coordination. Grâce à Stein, le répertoire de la Schaubühne ne cesse de se diversifier et acquiert une exceptionnelle qualité. Il monte en 1970 les Assauts de mars 1921 (Märzstürme 1921) qui renoue avec le théâtre d'agit-prop. Il est attaqué par la droite qui qualifie la Schaubühne d'« entreprise subversive », mais la beauté de ses spectacles assure au théâtre berlinois une renommée internationale. Loin de se cantonner dans un style, Stein affirme le lien indissoluble entre le théâtre et son histoire. Refusant toute actualisation artificielle du texte, il cherche à en révéler les possibilités cachées. « Se souvenir, affirme-t-il, est un acte politique. » L'histoire du mouvement ouvrier est évoquée à travers la Mère (Brecht-Gorki, 1970), la Tragédie optimiste de Vichnievski (1972), son présent avec la Décision (1971) de Kelling, portrait des conflits syndicaux en République fédérale. Renouvelant l'interprétation des classiques, il représente aussi Peer Gynt d'Ibsen (1971), le Prince de Hombourg de Kleist (1972), la Cagnotte de Labiche (1973), les Estivants de Gorki (1974), Comme il vous plaira de Shakespeare (1977). Ami de Strauss, avec qui il adapte les Estivants, il monte en 1978 ses deux pièces, la Trilogie du revoir et Grand et petit et prolongera ce répertoire moderne avec les Nègres de Genet en 1984.
Rigueur de pensée et perfection technique
Donnant aux acteurs la liberté de pousser leur jeu, leur émotivité jusqu'au paroxysme, il fait interpréter Peer Gynt par six comédiens différents. Un groupe presque permanent de remarquables acteurs (Clever, Ganz, Lampe, M. König) lui permet d'affirmer son style. Dépouillant la représentation de sa tradition, il n'hésite pas à bouleverser la structure des œuvres par des ajouts (le Prince de Hombourg), des amputations (la Tragédie optimiste), des accentuations (Tasso de Goethe). S'il reconnaît l'influence de Brecht sur ses techniques, il critique son « ronronnement dialectique » et une certaine platitude du langage de ses dernières œuvres. Après l'Orestie (1980, remonté avec des acteurs russes en 1994), Stein revient vers un rapport plus classique au texte sans renoncer à ses principes. Chaque mise en scène est une création collective, l'aboutissement d'une longue réflexion théorique. La perfection et l'originalité de ses spectacles leur confèrent une dimension de magie. Sous son impulsion, la Schaubühne devient un espace unique de liberté, de virtuosité et d'intelligence, non le lieu d'« affirmations linéaires », mais d'une mise en question permanente du théâtre.
Il en démissionne pourtant en 1986 mais y monte toujours des pièces comme invité (Phèdre en 1987). Le succès de ses mises en scène à l'étranger (le Prince de Hombourg, les Estivants, Grand et petit sont présentées à Paris au cours des années soixante-dix) lui vaut d'être invité partout en Europe. La ville de Francfort lui décerne le prix Goethe en 1988. Montant encore à Berlin en 1988 la Cerisaie et les Trois Sœurs de Tchekhov, Othello et Falstaff à Cardiff, l'Orestie à Paris, il travaille pour l'opéra, collabore avec Boulez, n'hésitant pas à monter Wagner, Debussy ou Verdi. Stein s'est vu reprocher la lourdeur de ses décors, sa recherche permanente d'effets, l'étirement des textes, son audace (dans la vision, moderne, de l'Orestie, ou naturaliste, de Tchekhov), un jeu d'acteur qualifié parfois d'« hystérique ». Mais on ne peut nier son étonnant pouvoir de renouvellement, la magie de ses éclairages et ses trouvailles scéniques. Roberto Zucco de Koltès, monté à la Schaubühne en 1990, confirme sa capacité presque inquiétante d'exceller dans tous les styles et genres : de l'opéra (Pelléas et Mélisande de Debussy, 1992 ; Moïse et Aaron de Schönberg, 1996) à la comédie (le Roi des Alpes et le Misanthrope, 1996). Stein est amateur de spectacles marathon : le spectateur y est plongé dans un bain de théâtre où toute la place est laissée au pouvoir incantatoire des mots. En 2000, ce fut l'intégrale de Faust (avec Ganz dans le rôle-titre) qui durait 21 heures ; en 2007, c'est la trilogie de Wallenstein de Schiller avec, dans le rôle-titre K.-M. Brandauer ; elle dure 10 heures et pose le problème de la décision, essentiel aux yeux de Stein : « Toute décision crée un fait qui force l'homme à continuer. Pour corriger une chose, il en détruit une autre. C'était déjà le thème de la tragédie grecque. C'est celui de Wallenstein ».
Bibliographie sélective
- Peter Stein, essayer encore, échouer toujours , entretiens avec Georges Banu ; [ réd. Jean Torrent ], Bruxelles (Belgique) : Ed. Ici-bas, 1999
Classement
Spécialité : Espace germanique
- Allemagne
- 20ème siècle
- 21ème siècle