CHÉREAU Patrice
Metteur en scène français qui s’est imposé d’emblée par la puissance visionnaire des images et l’engagement des acteurs.
Il apporte un soin perfectionniste à l'ensemble de la représentation tout en préservant son énergie. Il est à l'origine de la relecture de Marivaux de même que du renouveau du spectacle lyrique. Il a imposé en France l'œuvre de Koltès.
Il commence par traduire et jouer pour le groupe théâtral du lycée Louis-le-Grand. Sa première mise en scène, création mondiale de l'Intervention (1964), de Hugo, est suivie de Fuenteovejuna (1964) de Lope de Vega. Il s'impose très vite par une série de mises en scène réalisées à Sartrouville avec des textes pour la plupart inconnus ou peu joués : l'Affaire de la rue de Lourcine (1966) de Labiche, les Soldats (1967) de Lenz, la Neige au milieu de l'été et le Voleur de femmes (1967) de Kuan Hang-ching.
De Sartrouville à Villeurbanne
Il dirige le théâtre de Sartrouville qu'il doit quitter en 1969 à la suite d'une faillite. Dans le travail de ses débuts on reconnaît l'attrait pour Brecht dans la manière de traiter le plateau, d'explorer la matière, de disposer les objets sans que, pour autant, Chéreau adopte le discours sur le théâtre et sa finalité proposés par le maître allemand. Dans le contexte militant de l'époque il défend la priorité du théâtre comme art. Cela explique son attachement au théâtre à l'italienne dont il exploite toutes les ressources à l'heure où nom- breux sont ceux qui l'abandonnent. La mise à nu de la machinerie prend chez lui, comme chez Strehler, le sens d'une célébration de cette boîte magique. Après avoir mis en scène l'Italienne à Alger (1969) de Rossini, où justement il fait de la salle reconstruite sur scène le principal élément scénographique, il monte Richard II (1970) de Shakespeare où le roi déchu, incarné par lui-même, apparaît comme un être de plaisir, désinvolte et insouciant. On a pu y voir une esquisse d'autoportrait. Il travaille pour une brève période au Piccolo Teatro de Milan et, à partir de 1970, il codirige avec Planchon et Robert Gilbert le TNP de Villeurbanne. Dès lors il constitue autour de lui une équipe artistique qui, pour l'essentiel, resta longtemps la même : Peduzzi pour les décors, Jacques Schmidt pour les costumes et, durant une certaine période, Diot pour les éclairages. La mise en scène de la Dispute (1973) de Marivaux sera emblématique pour cette période car il révèle un « Marivaux sauvage », comme disait Dort, et la présence fiévreuse des jeunes confrontés à l'expérience de l'amour rapproche le spectacle de la vision de Sade. « Marivaux ouvre la porte et Sade entre », écrivait Chéreau. Visuellement, par l'usage des verticales et l'intégration des éléments de la salle, le spectacle fait découvrir la vision plastique de Chéreau-Peduzzi.
Les spectacles-sommes
D'autre part, il mène une importante activité dans le domaine lyrique et signe un certain nombre de triomphes comme les Contes d'Hoffmann (1974) d'Offenbach, et surtout le Ring (1976) de Wagner où il annonce son goût nouveau pour des spectacles-sommes qui construisent des univers autonomes, soumis à la vision globalisante d'un artiste démiurge. Le Ring sera un carrefour. Cherchant à l'opéra « une sorte d'incandescence du théâtre », Chéreau crée un des spectacles qui pousse jusqu'au dernier terme l'alliance des deux arts du corps : Lulu (1979) d'Alban Berg. Au théâtre, il fait découvrir une pièce et un auteur du théâtre dit du quotidien : Loin d'Hagondange (1977) de Wenzel, et ensuite se livre à l'autre spectacle-somme de sa carrière, Peer Gynt (1981) d'Ibsen où il déploie l'intégralité de ses moyens artistiques afin de dresser la carte de ce voyage vers soi- même. « La dualité du théâtre reste sa préoccupation centrale [...] ; il ne cesse d'exalter et de dénoncer celui-ci » (Dort). En outre, il mène une activité cinématographique vers laquelle il s'avoue être de plus en plus attiré mais qui connaît un accueil moins enthousiaste que son activité dramatique ou lyrique.
Nanterre-Koltès
En 1982, il devient directeur du théâtre des Amandiers de Nanterre, avec Catherine Tasca. Il envisage une institution originale afin qu'elle réponde à « l'équation théâtre-cinéma-école » ! Ici, il se consacre surtout à la mise en scène de l'écrit contemporain dont il trouve la meilleure expression dans l'œuvre de Koltès ; il monte quatre de ses textes : Combat de nègre et de chiens (1983), Quai Ouest (1986), Dans la solitude des champs de coton (1987 dont il a donné en 1995 une troisième version, beaucoup plus dépouillée, plus inquiétante aussi) et le Retour au désert (1988). Chéreau a voulu et réalisé ce modèle idéal qui réunit un auteur et un metteur en scène qui, ensemble, accomplissent une œuvre. Intéressé par la dramaturgie contemporaine, Chéreau monte les Paravents (1983) de Genet et Quartett de Müller et, chaque fois, il déborde le cadre de la scène pour intégrer la salle, comme si, après avoir épuisé les secrets de la boîte à l'italienne, il éprouvait le besoin de la faire éclater. Il réalise aussi son premier Tchekhov avec les élèves de l'école, Platonov (1987), où il fait découvrir un traitement du temps tchékhovien tout à fait nouveau. C'est un spectacle clé pour la période actuelle de Chéreau. En 1988, il travaille pour la première fois en plein air et présente à Avignon Hamlet. Il se rattache ainsi à un « théâtre du scepticisme », un théâtre de la jeunesse qui doute, un théâtre de l'inquiétude. Pour la même période on doit signaler l'exceptionnelle réussite de Lucio Silla (1984) de Mozart où il met en évidence la dimension politique de cet opéra peu connu. Il y a chez Chéreau un affrontement constant entre la reconnaissance des pouvoirs de la scène comme boîte imaginaire et l'exaspération du jeu en quête d'authenticité, don du corps. Entre la célébration d'une beauté et la fièvre des êtres, entre la manipulation d'un outil et la fougue d'un âge, la jeunesse toujours. Chéreau est au cœur de cet écartèlement. Il en fait son identité.
À l'écart de l'institution depuis 1990, Chéreau mène une carrière d'artiste indépendant : il abandonne longtemps toute activité théâtrale pour y revenir avec Phèdre (2003) qui marque l'ouverture de la seconde salle du Théâtre de l'Odéon, les Ateliers Berthier. Cette Phèdre s'inscrit dans la lignée de ce théâtre des passions et de l'engagement physique cher à Chéreau qui, une fois encore, appose sa signature scénique explicite. Il va retrouver le goût de l'opéra avec Così fan tutte (2005) de Mozart, qu'il traite dans des décors modernes en évoquant la liberté d'une salle de répétitions. Il va poursuivre ensuite son retour à l'opéra en renouant une collaboration privilégiée avec Pierre Boulez dans De la Maison des morts de Janáček (2007) et Tristan et Isolde (2007). Sur le plan théâtral, ces derniers temps, il se consacre à la lecture de textes romanesques en se situant dans l'entre-deux acteur-metteur en scène. On peut citer plus particulièrement : les Carnets du sous-sol et le monologue du Grand Inquisiteur des Frères Karamazov de Dostoïevski, les écrits d'Hervé Guibert ou Bruno Schulz.
Chéreau a accordé ces dernières années la priorité à la création cinématographique en signant des œuvres souvent primées dans les festivals comme l'Homme blessé, Ceux qui m'aiment prendront le train (1998), Intimacy (2001), Son frère (2003) ou vouées à un grand succès public comme la Reine Margot (1994).
Bibliographie sélective
- Histoire d'un "Ring"... , der Ring des Nibelungen (l'Anneau du Nibelung), de Richard Wagner, Bayreuth 1976-1980, Pierre Boulez, Patrice Chéreau, Richard Peduzzi, Jacques Schmidt... ; avec la collaboration de Sylvie de Nussacet des textes de François Regnault, Paris : [le Livre de poche], 1981
- Chéreau , de Sartrouville à Nanterre, réunis et présentés par Odette Aslan, Paris : Ed. du Centre national de la recherche scientifique, 1986
- Nanterre Amandiers , les années Chéreau, 1982-1990, ouvrage réalisé par Sylvie de Nussac, Paris : Impr. nationale, 1990
Classement
Spécialité : 21ème siècle
- France
- 20ème siècle
- 21ème siècle