Rôle
Le rôle est d'abord un terme juridique et administratif : dérivé du latin rota (« petite roue »), il désigne un rouleau de papier sur lequel sont consignées des listes d'actes, de titres ou de noms. Au sens figuré, le rôle désigne la fonction et les attributions propres à une personne dans la société. Ce n'est qu'au XVIe siècle que ce terme se spécialise dans le champ théâtral, pour désigner la partie de texte propre à chacune des identités mentionnées dans la liste des personnages, puis, par métonymie, ces identités elles-mêmes, telles que les joue et les conçoit l'acteur.
Une composante du personnage
L'usage courant tend à assimiler le rôle au personnage, et le personnage à une personnalité, dont les qualités et l'intérêt sont estimés en termes affectifs, psychologiques, subjectifs (un beau rôle, un rôle difficile). Comme en témoigne la distinction faite entre premiers rôles, rôles secondaires et petits rôles, parler de rôle revient cependant moins à saisir le personnage comme une personne autonome, que selon la place et les fonctions qu'il occupe dans l'économie générale de l'œuvre, comme une entité dynamique participant d'un système de forces et de présences en interaction. La sémiologie du texte théâtral a fait de la notion de rôle une pièce maîtresse de ses analyses.
Les sémiologues, qui choisissent de mettre l'accent sur la logique des actions plutôt que sur celle de leurs agents, estiment le modèle actantiel insuffisant. Ce dernier réduit l'identité des protagonistes* à une pure fonctionnalité narrative, faisant abstraction des statuts qui les qualifient les uns par rapport aux autres et donc interfèrent dans les relations. Pour les sémiologues, lepersonnage est une entité complexe, narrative mais aussi énonciative et symbolique : c'est pourquoi ils adjoignent, à la notion d'actant, celles d'acteur et de rôle.
La notion d'acteur renvoie aux traits distinctifs venant singulariser cette fonction abstraite qu'est l'actant, à ce qui fait agir chaque protagoniste à titre particulier et d'une manière particulière ; elle est en ce sens à rapprocher du caractère aristotélicien. La notion de rôle circonscrit quant à elle, dans les modalités d'actions propres au personnage, ce qui relève d'un fonctionnement codé : le rôle est le cadre d'expression culturel et social à l'intérieur duquel agit le personnage.
Code et cadre
Parler du rôle comme d'un cadre culturel, c'est considérer que tout personnage de théâtre s'inscrit dans une histoire des pratiques, des genres et des formes, qui prescrit un certain nombre de types et d'attentes concernant son comportement. On peut penser aux rôles de la commedia dell'arte, mais aussi, au rôle du valet fourbe dans la comédie, de la confidente dans la tragédie, du père de famille dans le mélodrame, de l'enfant et des vieillards dans le drame symboliste. Suivant les époques, les auteurs décident de reprendre à leur compte, de déplacer ou de contester ces héritages.
Le rôle s'apparente aussi à un cadre social, dès lors qu'Aristote assigne au genre mimétique l'impératif de vraisemblance – notion culturelle et idéologique s'il en est, qui implique que le comportement du personnage, fondé en vérité, se conforme aux principes et aux règles en vigueur dans le monde réel pour telle société donnée. Mais on peut se réjouir que le théâtre ait toujours été un lieu privilégié de transgressions, de remises en jeu et en question des normes établies. Un serviteur peut endosser le rôle d'un maître, un dieu celui d'un mortel, une femme celui d'un homme : inverser ou échanger les rôles, contredire les rapports de force préexistants, en proposer d'éventuels fonctionnements alternatifs, est ce qui donne à la littérature et à la représentation théâtrales leur enjeu politique, leur force de contestation et de contre-pouvoir symbolique.
Dans les années 1960 et 1970, la découverte de Brecht, et plus largement, l'influence du marxisme et du structuralisme, ont conduit les metteurs en scène français à systématiser cette approche et cette mise en travail dialectiques des rôles. Planchon, Vitez, Chéreau, pour ne citer qu'eux, ont ainsi soumis les grands personnages classiques à une lecture historicisée et/ou à une critique idéologique. Grand lecteur de Meyerhold, Vitez a aussi souvent choisi de creuser l'écart entre personne et fonction en faisant passer un même corps par plusieurs rôles, ou un même rôle par plusieurs corps, en expérimentant les vertus du contre-emploi.
Prolifération des rôles
Ces dernières décennies, le travail d'écart entre rôle et personnage se trouve souvent être le fait des auteurs eux-mêmes. Si l'on excepte le cas où les auteurs, inventant des personnages de personnages, réécrivent les grands rôles de la littérature dramatique ou populaire (Barker, Gabily, Gaudé, Jelinek, Loher, Müller), la question semble cependant moins pour eux d'interroger le rôle en tant que fonction déterminée que de rappeler la convention ludique propre au rôle de théâtre en général. Soit en se prêtant explicitement au jeu de rôles, soit en démultipliant les petits rôles.
Dans le premier cas, les auteurs, qui chargent leurs protagonistes d'exposer qui ils sont et ce qu'ils font (Danis, Lagarce, Schimmelpfennig), leur confèrent le statut double et trouble de personnages-acteurs conscients de leurs rôles, dont ils acceptent de jouer le jeu, qu'ils critiquent, commentent. Dans le second cas, les auteurs proposent délibérément un nombre démesuré de personnages (Genet, Novarina, Renaude), qui, au vu de l'économie théâtrale, obligera les interprètes à passer d'un rôle à l'autre au cours de la représentation : plus le rythme de renouvellement des apparitions est soutenu, plus la théâtralité est affirmée avec force. Dans les deux cas, ces écritures participent d'un théâtre de la « convention consciente » (Meyerhold).
La multiplication des petits rôles pose cependant une question particulière : celle de la pertinence même de la notion. Le rôle est traditionnellement ce qui sert de cadre de référence au personnage, l'horizon d'attente en fonction duquel on cerne ses qualités et ses compétences particulières. Dans les écritures où les rôles prolifèrent, il ne peut plus y avoir de fonctions vraiment consistantes, stables, repérables : seulement des identités parlantes qui se relaient, à tour de rôle , des prises de parole déhiérarchisées, qui sont autant de matrices à fiction et à situation théâtrales.
Dans ces théâtres de la parole, et non plus de la fable, le personnage conçu comme actant se trouve considérablement amoindri, affaibli, rendu problématique. La notion de rôle cependant reste pertinente, et même se révèle utile, pour peu qu'on se tourne vers les modèles interactionnels qu'ont développés la sociolinguistique et les théories pragmatiques de l'énonciation.
Bibliographie sélective
- La Mise en scène de la vie quotidienne... , 2, Les Relations en public, Erving Goffmann.., Paris : Éditions de Minuit, 1973
- Sémantique structurale , recherche et méthode, par A.-J. Greimas, Paris : Larousse, 1966
- Morphologie du conte , Vladimir Propp ; trad. de Marguerite Derrida, Tzvetan Todorov et Claude Kahn, Paris : Seuil, 1973
- Sémiotique narrative et textuelle , Sorin Alexandrescu,... Roland Barthes,... Claude Bremond,... A.J. Greimas,... [etc.] ; [textes réunis par François Rastier]présenté par Claude Chabrol,..., Paris : Larousse, 1973
- Lire le théâtre , I, Anne Ubersfeld, Paris : Belin, 1998
Classement
Spécialité : Lexique théorique et théoriciens