RENAUDE Noëlle

Paris, 1949

Auteur français d'une vingtaine de pièces qui, chacune à sa manière, questionnent et réinventent les composantes et les conventions du théâtre.

Les paradoxes de l'œuvre

Dès Rose, la nuit australienne (1987), Renaude cherche à déconnecter la théâtralité d'une forme qui lui serait propre et à la provoquer d'une autre manière, en s'appropriant d'autres outils d'écriture, en s'inspirant d'autres modèles de narration et de représentation – aux marges des canons génériques, souvent à rebours des présupposés normatifs du drame. Texte après texte, c'est une écriture qui interroge les interprètes (acteurs, metteurs en scène) au lieu même de leur pratique et des désirs essentiels de leur métier.

L'œuvre, protéiforme, déploie un univers de prédilection. Écriture ancrée en territoires ordinaires, elle s'attache, avec un sens aigu de l'humour et du comique, aux catastrophes, joies et douleurs qui font le tout-venant des existences. Partant d'un matériau poétique a priori banal, l'écriture s'applique, par diverses opérations de détournements et de déformations, à le transfigurer. C'est un microcosme déroutant, tout à la fois possible et fantaisiste, burlesque et tragique, improbable et étrangement familier. Ainsi, les propos et les préoccupations, toujours extrêmement concrets, nous parviennent selon des agencements rythmiques, prosodiques et énonciatifs qui les défamiliarisent. Les figures, de prime abord ordinaires, ont des comportements imprévisibles. Les événements prennent des tours inattendus. Les fictions s'emballent. Un monde à la théâtralité bizarre prend forme, un monde qui, ne prétendant à aucune illusion, est instigateur de surprises et d'inquiétudes.

Les trois périodes de l'écriture

Cette œuvre, en régénération permanente, procède par périodes. La première (Divertissements touristiques ; l'Entre-deux ; Rose, la nuit australienne ; Courtes pièces ; le Renard du Nord) consiste en l'interrogation des éléments de la dramaturgie : action, temps, espace, discours, récit. Dans ces pièces programmatiques, l'auteur fait coexister des styles et des techniques supposés inconciliables, pousse le théâtre dans ses derniers retranchements en s'en remettant entièrement à la parole. – Ma Solange, comment t'écrire mon désastre, Alex Roux (1994-1997) apparaît dans cette perspective comme une œuvre somme. Renaude y explore tout ce que la parole veut dire, peut faire, et aussi, tous ses défauts, ses crises, ses manquements. Au bout du compte, quelques 350 pages de fragments d'oralité (soit 18 heures de représentation lors de la mise en scène intégrale du texte par Frédéric Maragnani), une œuvre « rhapsodique » (selon le mot cher à Sarrazac) traversée par plus de mille voix et apparitions, qui s'avère aussi être un véritable journal de l'écriture.

Ma Solange… est une œuvre de transition : après ce texte (écrit en direct et en continu pour le comédien Brault), Renaude, désormais forte de son expérience concrète du plateau, fait du corps en scène le cœur de ses préoccupations. Le théâtre de l'après Ma Solange reste un théâtre de la parole, mais le rapport que l'écriture entretient désormais à la scène est moins de l'ordre du défi que de la dialectique.

Dans les pièces de cette deuxième période (À tous ceux qui ; la Comédie de St-Étienne ; Fiction d'hiver ; Madame Ka ; 8), Renaude trouble les fondements de la représentation, en se logeant dans le creuset énonciatif de l'ici-maintenant théâtral. Les mondes de l'écriture, de la fiction et de la représentation deviennent poreux. Soit que, fabriquant les situations à vue, les commentant, l'auteur prenne place aux côtés de ses créatures, et entre en dialogue avec les spectateurs ; soit que les critères de distinction entre acteurs et personnages, parleurs et protagonistes, se voient brouillés par l'écriture.

Cette donne dramaturgique est aussi celle des textes que l'on peut rattacher, pour des raisons thématiques et typographiques, à un dernier cycle : les pièces à paysages (Promenades ; Une belle journée ; Par les routes ; Ceux qui partent à l'aventure). Dans ces textes se déploient un univers plus sombre, un burlesque plus inquiétant, plus énigmatique : des corps disparaissent sans laisser de traces, un paysage à plusieurs fonds se peuple de visions et de figures étranges, les situations intrigantes prolifèrent.

À la lecture, cette tendance au vacillement généralisé des repères se voit encore amplifiée du fait que Renaude substitue aux conventions qui architecturent usuellement la page les pouvoirs prescriptifs et descriptifs du calligramme, du pictogramme. Ce sont des univers de signes multiples, des textes d'animation protéiforme et de figuration mouvementée, dont toutes les dynamiques de scène sont à inventer : défis et promesses de théâtre.

L'œuvre de Renaude est une œuvre complexe, déraisonnable, qui s'écrit sans se préoccuper des conditions effectives de sa réalisation ou de sa production. Une œuvre qui, régie par ses propres lois, exige de ses lecteurs qu'ils acceptent de s'aventurer en territoires non balisés. Une œuvre qui n'en a jamais fini de travailler ni d'être travaillée par l'horizon de nos perceptions et de nos représentations du monde.

Bibliographie sélective

Rédacteur(s)
Éditions Bordas, 2008

Classement

Spécialité : 21ème siècle

Zone(s) géographique(s) :
  • France
Période(s) :
  • 20ème siècle
  • 21ème siècle
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Date 1ère mise en ligne
Dernière modification
15/06/2026

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Noëlle Renaude