Fable
La fable, selon Aristote, est « l'assemblage des actions accomplies » ; elle a donc un caractère englobant et organique de très grande généralité ; elle résume en quelque sorte le « contrat », le projet qui est à la source du dynamisme de l'action dramatique.
Ainsi la fable d'Électre pourrait se réduire à : « Tuer sa mère » ; celle d'Hamlet à : « Comment se décider à agir ? » ; celle d'Andromaque (et de maintes autres pièces de Racine) : « Aimer qui vous déteste » ; celle de Peer Gynt : « À la recherche de soi-même. » La fable, dans son articulation hiérarchique à l'action et à l'intrigue, pose un principe de vectorisation conflictuelle que l'action est chargée d'incarner en donnant un nom aux forces élémentaires en jeu, tandis que l'intrigue monnaie, en événements plus ou moins contingents, la progression de ladite action.
Comme son nom l'indique (le mot est dérivé de la racine de fari, parler), la fable est narration mais – et c'est en cela que la fable théâtrale, en Occident, est spécifique – narration projective qui contient, même quand elle se présente sous forme assertive, des éléments de questionnement ou de confrontation paradoxale de contraires avec, en germe, de quoi produire un déséquilibre productif.
Il est clair que la détermination, pour une pièce donnée, de sa fable, c'est-à-dire de son entité nucléaire, est déjà le résultat d'une interprétation et le premier moment de la réflexion dramaturgique d'un metteur en scène. C'est bien ainsi que l'entendait Brecht, lui qui insistait tant sur la nécessité d'« expliciter la fable », dont en même temps il refusait le caractère « humaniste » de généralité extra-temporelle ou d'individuation psychologique (conception aristotélicienne), au bénéfice du gestus, social et historique.
Les rapports de la fable à l'action et à l'intrigue sont dans un ordre de généralité décroissante qui correspond grosso modo aux catégories de la sémantique structurale déterminées par Greimas à propos du personnage, à savoir : actant, acteur et rôle [Voir Système actantiel]. La fable, que Souriau assimile plus ou moins à la situation, se place à un niveau d'abstraction auquel répugnent les praticiens actuels du théâtre ; ils utilisent donc peu ce terme, sinon dans l'acception brechtienne. Au contraire les esthéticiens classiques (La Mesnardière, Marmontel) et les écrivains (Racine dans la seconde préface d'Andromaque) recourent souvent à cette notion qui, chargée d'ambiguïté, désigne soit l'organisation du matériau narratif, soit le fonds culturel où le poète puise pour choisir son sujet. L'opposition fable/sujet a nourri la réflexion des formalistes russes mais elle n'éveille guère d'écho chez les critiques de théâtre.
Bibliographie sélective
- L'essence du théâtre , H. Gouhier, Paris : J. Vrin, 2002
- Les deux cent mille situations dramatiques , Etienne Souriau,..., Paris : Flammarion, 1950
- Petit organon pour le théâtre , Bertolt Brecht ; texte français, Jean Tailleur, Paris : l'Arche, 1990
- Théorie de la littérature , avec la collaboration de Benoît de Cornulier, D.W. Fokhema, Heide Göttner, Michel Grimaud... [etc.] ; présenté par A. Kibedi Varga, Paris : Picard, 1981
Classement
Spécialité : Lexique théorique et théoriciens