MÜLLER Heiner
Poète et auteur dramatique allemand. Placé à la charnière des deux Allemagnes, il inquiète l'une et séduit l'autre ; il finit par s'imposer des deux côtés comme un des créateurs les plus puissants et une des consciences les plus aiguës de l'Europe déchirée de l'après-guerre.
En 1933, il assiste à l'arrestation de son père par les nazis. Libéré après deux années de camp, celui-ci sera de nouveau arrêté en 1941 et envoyé en France dans un bataillon disciplinaire. En 1944, Heiner Müller est enrôlé dans le Volkssturm. À la fin de la guerre, après quelques jours passés en captivité à l'Ouest, il rejoint la zone soviétique et reprend ses études secondaires. En 1951, son père, en butte aux tracasseries des autorités soviétiques d'occupation, passe en Allemagne fédérale, bientôt rejoint par son épouse. Heiner Müller ne les suivra pas. Il a fait la connaissance d'Inge Meyer qui deviendra son épouse et collaborera à l'écriture de ses premières pièces : Der Lohndrücker (le Briseur de salaires, 1956) et la pièce radiophonique Die Korrektur (la Rectification, 1957).
Une « dramaturgie de la production »
À cette époque, c'est-à-dire après la mort de Staline en 1953 et le soulèvement de Berlin-Est le 17 juin de la même année, Müller, qui est devenu proche des cercles brechtiens (Brecht meurt en 1956), pratique une dramaturgie dite « de la production » c'est-à-dire écrit des pièces qui procèdent d'un travail d'enquête et visent à une représentation critique des réalités économiques et sociales de l'Allemagne de l'Est. En 1961, l'année de la construction du mur de Berlin, sa pièce Die Umsiedlerin (l'Émigrante ou la Vie à la campagne, 1956-1961) est interdite après une unique représentation et lui-même est exclu de l'Union des écrivains.
Cette mesure ne met pas immédiatement un terme à sa pratique de la « dramaturgie de la production » : en 1964, il présente sous le titre Die Bauern (les Paysans) une nouvelle version de la pièce interdite en 1961 ainsi qu'une nouvelle œuvre, Der Bau (le Chantier, 1964), d'après le roman d'Erik Neutsch, Trace des pierres. Ces deux pièces seront mises en scène par Fritz Marquardt à la Volksbühne de Berlin-Est mais seulement en 1976 et 1980. Après le suicide d'Inge Müller en 1966, alors qu'il continue à faire l'objet d'âpres critiques, il se détourne apparemment des sujets d'actualité et se tourne vers la tragédie grecque, adaptant ou récrivant selon le cas l'Ödipus Tyrann de Sophocle/Hölderlin, le Philoctète de Sophocle et le Prométhée enchaîné d'Eschyle. Le premier de ces textes sera mis en scène par Besson (qui avait commandé l'adaptation), les autres seront créés en Allemagne fédérale ou en Suisse.
Le « pessimisme historique »
Dans le même esprit, durant les décennies 1960 et 1970, il traduira ou récrira selon les cas plusieurs pièces de Shakespeare : Comme il vous plaira (1967, traduction), Macbeth (1971, une réécriture qui lui vaudra l'accusation de « pessimisme historique » et déclenchera une polémique), Hamlet (1976, avec Langhoff, m. en sc. Besson) et Anatomie Titus Fall of Rome (1984, « commentaire théâtral » du Titus Andronicus de Shakespeare, m. en sc. Karge et Langhoff à Bochum). En fait, en ces temps difficiles, parallèlement à son activité de dramaturge au Berliner Ensemble tout d'abord (1970-1976) puis à la Volksbühne dirigée par Besson (à partir de 1976), Müller continue en privé à accumuler les éléments de pièces qui traitent soit du communisme comme Zement (Ciment) d'après le roman de Gladkov (1972, m. en sc. Berghaus au Berliner Ensemble) ou Mauser d'après un épisode du Don paisible de Cholokhov (m. en sc. à l'université d'Austin, au Texas, en 1975, puis à Paris en 1979, et ensuite seulement en Allemagne), soit du communisme et de l'Allemagne, la Bataille (1951-1974), Traktor (Tracteur, 1955-1961, puis 1974) et Germania Mort à Berlin (1956-1971), pièces qui seront créées respectivement à la Volksbühne en 1975 pour les deux premières, dans une mise en scène de Karge et Langhoff, et à Munich par Ernst Wendt en 1978 pour la troisième. Trois pièces qui embrassent et analysent au scalpel l'histoire contemporaine et l'imaginaire non seulement de la République démocratique allemande mais de l'Allemagne dans son ensemble.
Le recours à la tradition
En 1976, le chanteur Wolf Biermann est déchu de la nationalité est-allemande. De nombreux écrivains, dont Müller, protestent. Il s'ensuit un départ en masse, autorisé voire suscité par les autorités de Berlin-Est, d'écrivains en direction de l'Allemagne fédérale : Müller reste. La société d'Allemagne de l'Est se replie sur elle-même, s'immobilise économiquement et politiquement. Müller prend ses distances avec l'exemple brechtien, revendique une tradition dont les figures tutélaires seraient Büchner, Kleist et Hölderlin, et lit la « pensée française » (Foucault, Deleuze, Baudrillard, Lyotard, Virilio). Après Vie de Gundling Frédéric de Prusse Sommeil Rêve Cris de Lessing (1976) qui présente comme une sorte de généalogie de l'imaginaire prussien (la figure clivée de Frédéric, la pétrification de Lessing), il écrit Hamlet-Machine (1977, qui sera créée à Bruxelles à la fin de 1978 par Liebens, au début de 1979 à Paris par Jean Jourdheuil avant les créations allemandes), court texte qui traite sur un mode quasi aphoristique de la figure d'Hamlet et de la tragédie du communisme au XXe siècle. C'est la première d'une série de pièces qui ne traitent pas directement de l'histoire allemande : la Mission (1979), Quartett (1980), Rivage à l'abandon/Matériau-Médée/Paysage avec Argonautes (1982), Paysage sous surveillance (Bildbeschreibung, 1984). Des œuvres de facture moderne (voire postmoderne) qui, s'étant émancipées du contexte est-allemand, prennent la mesure du désastre que les médias occidentaux infligent à l'art dramatique et qui constituent une tentative singulière pour renouveler l'écriture dramatique après Beckett et Genet (parmi les metteurs en scène de ces pièces : Chéreau, Langhoff, Jourdheuil et Peyret, Bob Wilson, Liebens, Loichemol, Delval et Dezoteux).
Histoires d'Allemagne
Mais Müller revient à l'histoire allemande avec la Route des chars (Die Wolokolamsker Chaussee I-V, 1984-1987), créé à Bobigny dans une mise en scène de Jourdheuil et Peyret en 1988, pièce qui traite du couple germano-soviétique durant la Seconde Guerre mondiale et après, et qui s'achève sur une autopsie sans complaisance du « socialisme réel » en Allemagne de l'Est. Parallèlement, il est devenu metteur en scène : la Mission (1980 à Berlin-Est, 1982 à Bochum), Macbeth d'après Shakespeare (1982 à la Volksbühne de Berlin-Est), le Briseur de salaires (1988 au Deutsches Theater de Berlin-Est), Mauser avec Quartett et l'Enfant trouvé (1991 au Deutsches Theater de Berlin-Est). Durant les événements de l'automne 1989, c'est-à-dire pendant que s'effondre le mur de Berlin et jusqu'aux élections de mars 1990 qui vont décider de la réunification de l'Allemagne, il met en scène Hamlet de Shakespeare et son propre Hamlet-machine (au Deutsches Theater).
Au printemps 1990, il devient président de l'Académie des arts de Berlin-Est et négocie la fusion de cette institution avec son homologue de Berlin-Ouest ; c'est chose faite fin 1993. À l'automne 1992, il devient membre d'un directoire constitué pour diriger le Berliner Ensemble (avec Peter Palitzsch, Zadek, Fritz Marquardt et Langhoff, qui démissionnera peu après), et de ce directoire la figure la plus influente et la plus controversée. Ces deux fonctions officielles ne sont pas étrangères aux formes particulièrement haineuses prises par la campagne de déstabilisation dont il a été l'objet pour sa collaboration supposée, et largement fantasmée, avec la Stasi (services de sécurité est-allemands), campagne qui connut son point culminant pendant les répétitions de Fatzer-Duell-Traktor (le Duel-Tracteur-Fatzer) en 1993. Quelque temps après, durant l'été 1994, après sa mise en scène de Tristan et Isolde à Bayreuth, intervient la découverte de la maladie qui devait le ronger et causer sa fin : un cancer de l'œsophage. En décembre 1994, à Taormina, le prix Europe pour le théâtre lui est décerné.
Au cours de ses dernières années, il écrira un grand nombre de poèmes, aura de nombreux entretiens télévisés avec le cinéaste Alexander Kluge (présentés par ce dernier comme une variante moderne des Conversations de Goethe avec Eckermann) et mettra la dernière main à sa pièce Germania 3, les Spectres du mort-homme. Il s'apprêtait à en commencer les répétitions lorsqu'il mourut, le 30 décembre 1995, peu après la Bauprobe (répétition de décor) organisée par le décorateur Mark Lammert. Cette pièce sera mise en scène en 1996-1997 par Leander Haussmann à Bochum, Martin Wuttke à Berlin, Frank-Patrick Steckel à Vienne, Jourdheuil à Lisbonne et Martinelli à Strasbourg.
Outre le Duel-Tracteur-Fatzer (deux de ses ouvrages couplés avec sa version scénique du fragment Fatzer de Brecht), Müller aura mis en scène, au Berliner Ensemble (dont il assumait seul la direction depuis mars 1995), sa pièce Quartett, en 1994, et Arturo Ui de Brecht, en 1995.
Bibliographie sélective
- Explosion of a memory, Heiner Müller, DDR , ein Arbeitsbuch, hrsg. von Wolfgang Storch, Berlin, [BRD] : Ed. Hentrich, cop. 1988
- L'hydre et l'ascenseur , essai sur Heiner Müller, Jean-Pierre Morel, [Saulxures] : Circé, 1996
- Réécritures, Heine, Kafka, Celan, Müller , essais sur l'intertextualité dans la littérature allemande du XXème siècle, Lucien Calvié, Karlheinz Fingerhut, Jean Firges, Christian Klein ; sous la dir. de Christian Klein, Grenoble : Presses universitaires de Grenoble, 1989
- Esprit, pouvoir et castration , entretiens inédits (1990-1994), Heiner Müller, Alexander Kluge ; trad. de l'allemand par Marianne Beauviche et Eleonora Rossipostf. de Jean Jourdheuil, Paris : Éd. théâtrales, 1998
- Hamlet-machine , Heiner Müller ; trad. de l'allemand par Jean Jourdheuil et Heinz Schwarzinger, Paris : Ed. de Minuit, 1985
- Germania Mort à Berlin , [et autres textes], Heiner Muller ; trad. de l'allemand par Jean Jourdheuil, et Heinz Schwarzinger, Paris : Ed. de Minuit, 1985
Classement
Spécialité : Europe du Nord
- Allemagne
- 20ème siècle