Scandinave en France
(Le théâtre)
Le théâtre scandinave fait, au cours des dix dernières années du XIXe siècle, une entrée remarquée sur les scènes françaises. Assez souvent, c'est l'Allemagne qui avait servi d'intermédiaire : c'est indirectement, à travers des textes allemands, que nos « traducteurs » prennent contact avec les œuvres du Nord. Ibsen est le premier sur la brèche, servi par le dévouement enthousiaste du comte Prozor, diplomate du tsar, mais aussi traducteur et factotum inlassable du poète. Bjørnson et Strindberg ont plus de mal à percer. Nul ne sait où situer Ibsen. Les Revenants, qui passent en premier lieu (1890, Théâtre-Libre), sont d'abord considérés comme une étude sur l'hérédité et Ibsen est classé comme naturaliste. On est tout prêt à le jouer dans le style qui convient à Zola ou à Brieux, ce que fait d'abord Antoine (qui monte également Le Canard sauvage, 1891). Lugné-Poe penche pour l'esthétique symboliste ; il fait triompher La Dame de la mer aux Escholiers (1892), il est prêt à le représenter comme un autre Maeterlinck (il « psalmodiait » les répliques) ; il ne révise cette doctrine que plus tard, avec J.G. Borkmann (1897). De 1890 à 1898, une douzaine de pièces d'Ibsen sont proposées au public de l'Œuvre, dans un total désordre chronologique, ce qui déroute critique et spectateurs. La critique est d'ailleurs divisée, Faguet et Brunetière étant favorables à un théâtre qu'ils comprennent assez mal ; Sarcey se montre le plus souvent goguenard et systématiquement hostile. Bjørnson est bien servi par Lugné-Poe: la première d'Au-dessus des forces (1894) fait sensation. Strindberg est accueilli au Théâtre-Libre (Mademoiselle Julie, 1893) et surtout à l'Œuvre (Créanciers, 1894 ; Père, 1895). Les Scandinaves sont essentiellement défendus par ces deux directeurs de théâtres marginaux aux ressources limitées. Cependant, deux théâtres commerciaux réguliers misent sur Ibsen : aux Variétés, Albert Carré monte Hedda Gabler, avec Marthe Brandes(1891). Succès limité. Porel présente Réjane au Vaudeville dans Maison de poupée (1894). Il est vrai que la première représentation en France de cette pièce avait eu lieu en 1892 dans le salon de Mme d'Aubernon. La vogue des Scandinaves est de courte durée (1890-1898).
Deux périodes sont, par la suite, favorables aux poètes dramatiques du Nord : d'abord les Années folles (1920-1930). La Comédie-Française ouvre ses portes à Ibsen (Un ennemi du peuple, 1921 ; Hedda Gabler, 1923). À la Porte-Saint-Martin Peer Gynt obtient un succès durable (Romuald Joubé). Mais surtout Strindberg est acclamé à l'Œuvre avec La Danse de mort (1921), qui fait une assez longue carrière. Il s'agit là de la véritable percée de Strindberg en France (la pièce va être reprise à l'Odéon avec Reumert en 1925). C'est aussi dans cette période que se situe la malencontreuse aventure d'Artaud avec Le Songe (1928) et la création des Gants blancs (Swedenhjelms), de Hjalmar Bergman (1930) chez les Pitoëff . En second lieu, lors de l'occupation, les auteurs des pays neutres se trouvent particulièrement favorisés, Ibsen à la Comédie Caumartin (Hedda Gabler) et surtout Strindberg dont le Théâtre-Intime est maintenant découvert (Orage, avec Vilar dont ce sont les débuts). La Danse de mort occupe le plateau pendant de longs mois. Sartre, Cocteau, Anouilh admirent la pièce, qu'ils n'oublieront pas.
Après 1945, la curiosité pour le théâtre scandinave va s'élargissant et se diversifiant : découverte de nouveaux auteurs comme Soya, Enquist, Key Åberg, Norén, mais aussi intérêt soutenu pour les anciens, Ibsen qui captive moins par ses pièces sociales (Maison de poupée mise à part) que pour ses études psychanalytiques (Rosmersholm souvent repris) et son « théâtre ouvert » (Peer Gynt, La Dame de la mer, Irène , L'Épisode dramatique). Mais ici les traductions récentes solides font cruellement défaut. Pour Strindberg, l'édition d'un Théâtre complet a été menée à bien (1884-1886). Il est traité comme un classique (Le Songe, adaptation discutable de Clavel, La Sonate des spectres, Créanciers sont joués à la Comédie-Française) mais il reste considéré comme un auteur d'avant-garde, fort apprécié des jeunes compagnies. Les spectateurs s'émerveillent devant son théâtre historique (Erik XIV chez Vilar, Charles XII à Aubervilliers) et devant ses mystères (Pâques, théâtre de Poche). Le difficile et grandiose Chemin de Damas est représenté une première fois en 1949 (au Vieux-Colombier avec Sacha Pitoëff ) et repris en 1982 par Jean Bollery (Théâtre présent).
Les auteurs scandinaves classiques (Ibsen, Strindberg) et contemporains (Norén, Fosse) sont l'objet de mises en scène multiples par des artistes consacrés (Chéreau, Bondy, Langhoff, Régy) ou plus jeunes (Braunschweig, Meyssat).
Bibliographie sélective
- Mes souvenirs sur le Théâtre-libre , Antoine, Paris : Arthème Fayard et CieParis : impr. Michels fils, 1921
- Le symbolisme au théâtre , Lugné-Poe et les débuts de L'Oeuvre, Jacques Robichez, [Saint-Pierre-du-Mont] : Eurédit, DL 2011
Classement
Spécialité : Europe du Nord
- France
- 19ème siècle
- 20ème siècle
- 21ème siècle