Drame bourgeois
C'est du déclin de la tragédie classique que naît au XVIIIe siècle le drame bourgeois. Diderot (Entretiens avec Dorval, 1757 ; De la poésie dramatique, 1758) et Beaumarchais (Essai sur le genre dramatique sérieux, 1767) en feront la théorie. Il résulte de la mutation qui affecte alors tout le théâtre européen : un plus grand souci de réalisme et un goût prononcé pour le pathétique en sont les traits dominants.
Tandis qu'en Grande-Bretagne triomphe le Marchand de Londres (The London Merchant, 1731) de Lillo et qu'en Italie Goldoni tire la commedia dell'arte vers la comédie de mœurs, ce sont en France, après les pièces de Destouches, les comédies larmoyantes de Nivelle de La Chaussée qui ouvrent la voie (le Préjugé à la mode, 1735). Les frontières du « genre sérieux » (expression que Diderot préfère à « drame bourgeois ») sont imprécises : il s'agit d'inventer, entre tragédie et comédie, un théâtre « mixte » propre à représenter l'époque. La matière du drame est donc contemporaine, sociale – le personnage y est défini par sa condition – et familiale ; sa visée est moralisante (ce qui justifie le recours au pathétique : la vertu ne fait pas rire) ; son esthétique est réaliste : l'insistance de Diderot sur la nécessité de l'illusion théâtrale et sa tentative d'élaborer une dramaturgie du tableau annoncent même les réflexions de Zola. Mais si Mercier (Du théâtre, 1773) expérimente le drame historique et ouvre son théâtre au champ social, les drames de Diderot et de Beaumarchais, multipliant péripéties, invraisemblances et coups de théâtre, restent largement en deçà de leurs théories : faute d'une vraie refonte dramaturgique ils se laissent enfermer dans une esthétique néoclassique (liaison des scènes ; unités de lieu, de temps). Malgré la relative réussite d'un Sedaine, malgré l'influence du drame sur les auteurs les plus divers (Marivaux, Voltaire), il se dégrade rapidement en mélodrame par inflation du pathétique. C'est en Allemagne qu'il est le mieux accueilli : Goethe en fait l'éloge dans Poésie et Vérité (Dichtung und Warheit) et les pièces de Gellert, Gemmingen, Lessing l'illustrent.
Au XIXe siècle, c'est Augier et surtout Dumas fils qui semblent recueillir et transmettre l'héritage du drame bourgeois : même souci du contemporain, même projet de moraliser l'époque, même goût, chez Dumas, du pathétique. Mais dans l'esthétique normative de la « pièce bien faite » qui règne sur les drames (qui n'osent plus s'appeler bourgeois) de la fin du siècle, l'essentiel a été oublié : la plasticité que requéraient, en dehors de tout dogmatisme, Diderot et Lessing et qui devait permettre au genre nouveau qu'ils prônaient d'épouser les contours du réel. Il appartiendra au naturalisme de continuer ce projet.
Bibliographie sélective
- La dramaturgie de Beaumarchais , Jacques Scherer ; bibliogr. rev. et augm. par Colette Scherer, Paris : Nizet, 1999
Classement
Spécialité : Lexique théorique et théoriciens
- France
- 18ème siècle
- 19ème siècle