Grèce ancienne
Le français qui a emprunté au grec le mot « théâtre » (étymologiquement, theatron, le lieu d'où l'on regarde) en attribue aux Grecs l'invention. Pour les Grecs eux-mêmes, l'existence d'un théâtre a longtemps été la marque même de la culture, comme le montrent les innombrables théâtres qui ont été découverts dans toutes les parties du monde gréco-romain.
Inversement, on reconnaît les Barbares et les incultes à ce qu'ils ignorent ce qu'est le spectacle et confondent représentation et réalité.
Théâtre et spectacle
Le théâtre en Grèce ancienne a sans doute existé en dehors d'Athènes et avant elle. Les farces mégariennes, les comédies du Sicilien Épicharme en témoignent. Il n'en reste pas moins que pour l'essentiel le théâtre grec est une création du Ve siècle avant notre ère et de la démocratie athénienne qui en fait une affaire d'État. C'est en effet l'État qui sélectionne les pièces destinées à être représentées, qui fournit, par riches citoyens interposés, les moyens de la mise en scène, qui assiste dans sa totalité au spectacle et qui décide de la victoire selon des procédures identiques à celles qui ont cours dans la vie politique. Il entretient aussi des liens étroits avec la religion de la cité : les comédies comme les tragédies sont uniquement représentées à l'occasion des fêtes en l'honneur de Dionysos (voir Concours dramatiques). Certes il ne s'agit pas de création ex nihilo. Le spectacle théâtral s'inscrit dans la continuité de l'épopée et de la lyrique archaïque : les tragédies comme les comédies sont jouées dans des concours analogues à ceux dans lesquels peuvent s'affronter les rhapsodes ou les auteurs de dithyrambes.
Le théâtre grec, comme l'opéra, est un spectacle total : la tragédie et la comédie anciennes reposent au moins autant sur la musique et le spectacle que sur le texte lui-même. Sous l'influence d'Aristote qui lisait les pièces, on l'a sans doute un peu trop oublié. Mais la critique moderne a souligné avec vigueur l'importance du spectacle dans le théâtre grec. Nous savons en effet par des commentaires anciens que les Érinyes, au début des Euménides d'Eschyle, offrent un spectacle si terrifiant qu'elles provoquent chez les spectateurs des évanouissements, voire des avortements. Et le succès des comédies d'Aristophane est souvent lié à la qualité des déguisements du chœur (il suffit de penser aux Nuées, aux Guêpes ou aux Oiseaux). En même temps, on a de plus en plus tendance à souligner le choc émotionnel de la tragédie. Tout le débat sur la tragédie qui oppose Platon et Aristote ne peut en effet se comprendre que si l'on admet ce fait. Car Platon s'appuie sur la force des réactions émotives des spectateurs pour bannir des spectacles qui nourrissent la partie irrationnelle de l'âme et développent les passions. Aristote au contraire réhabilite l'émotion tragique et lui reconnaît une valeur éducative positive.
Deux genres bien distincts
Les deux formes qu'a prises le théâtre dans l'Athènes du Ve siècle se comprennent mieux quand on les confronte l'une à l'autre. Certes la tragédie et la comédie se ressemblent par les conditions de la représentation : elles se déroulent dans le même espace scénique (voir Dionysos), font appel aux mêmes machines (« palan » et eccyclème) et sont également jouées par des acteurs masculins qui portent des masques. Mais, à la différence de la tragédie qui exclut à peu près totalement le métathéâtre, la comédie ne cesse de dénoncer les trucages qu'elle utilise : les personnages d'Aristophane demandent explicitement qu'on les « roule dehors », quand il s'agit de montrer au public, grâce à l'eccyclème (littéralement « ce qui roule dehors »), une scène qui est censée se dérouler à l'intérieur. Ils interpellent le machiniste et lui demandent de faire attention quand ils prétendent s'envoler dans les airs. Les costumes comiques qui attirent le regard du spectateur sur les organes sexuels à l'aide de rembourrages et de postiches sont à l'opposé de la longue robe qui dissimule le corps des acteurs tragiques. Si l'on en croit la Poétique d'Aristote, l'intrigue est essentielle dans la tragédie, alors qu'elle ne tient dans la comédie qu'une importance mineure et ne constitue qu'un moyen assez lâche de relier une série de scènes à effets ; en outre, la tragédie représente des « actions nobles » et des « hommes de qualité », alors que « la comédie est la représentation d'hommes bas ». Enfin la comédie qui met sur le théâtre des personnages empruntés à la réalité contemporaine et multiplie les allusions à l'actualité n'hésite pas à franchir la barrière imaginaire qui sépare la scène et le public, à interpeller directement les spectateurs. Au contraire, la tragédie qui emprunte ses sujets au mythe maintient intacte l'illusion théâtrale et évite toute allusion directe à l'actualité.
Vers l'uniformisation
Pourtant, au terme d'une longue évolution, les deux genres ont fini par se rapprocher au point de se confondre. Les dernières tragédies d'Euripide n'hésitent pas à mêler le burlesque au pathétique et à prendre pour sujet les prestiges mêmes du théâtre (on a beaucoup parlé de métathéâtre à propos des Bacchantes qui mettent en scène le dieu de l'Illusion théâtrale). Inversement, la comédie nouvelle qui apparaît dans l'Athènes bourgeoise du IVe siècle et qui est pour nous représentée essentiellement par Ménandre doit plus à la tragédie d'Euripide qu'à la comédie d'Aristophane. C'est dans l'Ion d'Euripide qu'on rencontre des enfants trouvés et des filles séduites qui annoncent les intrigues de Ménandre. Le style même de Ménandre, tout à la fois uni et relevé, est plus proche du « réalisme » d'Euripide que de la fantaisie d'Aristophane et du mélange des tons et des niveaux de langue qui la caractérise. Enfin aux caricatures de la comédie ancienne, la comédie nouvelle substitue des caractères riches et complexes qui sont autant de variations à partir de types bien définis (reconnaissables à partir des masques que portent les acteurs).
Euripide et Ménandre seront jusqu'à la fin de l'Antiquité les deux grands noms du théâtre. L'importance des fragments papyrologiques retrouvés pour ces deux auteurs, l'existence de mosaïques représentant des scènes de leurs œuvres témoignent de leur popularité jusqu'à la chute de l'Empire romain.
Bibliographie sélective
- Le Théâtre tragique des Grecs , H.C. Baldry ; traduit de l'anglais par Jean-Pierre Darmon, Paris : F. Maspero, 1975
Classement
Spécialité : Antiquité - 16ème siècle
- Grèce
- Antiquité grecque