Traduction

Passage d'un texte d'une langue dans une autre. Dans le domaine du théâtre, la traduction prend en compte le caractère théâtral du texte à traduire, son devenir scénique, son inscription dans le corps et la voix de l'acteur. Sa visée est celle de l'exactitude et de la fidélité. À ce titre, elle s'oppose à l'adaptation qui est toujours transformation et restructuration.

Traduire n'est pas adapter

La scène a longtemps vu régner sans partage la pratique de l'adaptation. Dès lors qu'il s'agissait de transposer en français des œuvres du théâtre étranger, le sentiment prévalait qu'une simple transcription linguistique était inapte à préserver la vie et le mouvement de la parole théâtrale. Qu'il fallait, pour que l'œuvre renaisse dans un autre contexte, la modifier, la recréer, en un mot l'adapter à une autre situation d'énonciation, à une culture différente, séparée par l'espace et le temps. Ainsi, lorsqu'il nous parvenait – faute de textes français disponibles et jouables, des auteurs aussi importants que Calderón, Lope de Vega, Middleton, Schiller étaient et restent peu présents sur nos scènes –, le répertoire étranger nous était offert sous la forme tronquée de l'adaptation, véritable lit de Procuste qui réduit ou remodèle les œuvres en fonction des codes et des conventions, voire des convenances du théâtre du moment. Depuis une vingtaine d'années – et cette évolution est contemporaine du déclin de la tradition brechtienne de réappropriation critique des œuvres du passé – s'est fait jour l'exigence d'offrir les œuvres du théâtre étranger dans leur intégralité et leur intégrité. Le désir est né de les (re)découvrir dans la singularité de leur écriture et de leur dramaturgie. D'où la demande de traductions, non plus d'adaptations nouvelles du théâtre étranger.

Adapter, c'est écrire une autre pièce, se substituer à l'auteur. Traduire, c'est transcrire toute une pièce dans l'ordre, sans ajout ni omission, sans coupures, développements, interversions de scène, refonte des personnages, changements de répliques. Mais ni le respect scrupuleux de la phrase et des mots ni l'adhésion au sens ne garantissent la préservation ou la recréation d'un matériau dramatique vivant. C'est qu'au théâtre la traduction ne peut se contenter de donner à comprendre. Elle doit avant tout donner à voir et à entendre. Sur scène les mots résonnent, miment, sollicitent l'imaginaire et les sensations plus encore que l'intelligence. Tous les textes de théâtre ont en commun une finalité précise : celle de prendre corps et voix dans l'espace et le mouvement de la représentation. De sorte que la traduction théâtrale est une activité dramaturgique plus encore que linguistique. Entre la langue de départ et la langue d'arrivée intervient une troisième langue médiatrice : le langage de la scène et de la représentation, l'idiome complexe du jeu de l'acteur. La scène est le lieu imaginaire où le texte peut transiter d'une langue à l'autre et le chemin qui mène de l'original à sa traduction passe par la prise en compte de sa théâtralité.

Trouver des mots qui soient des gestes

Certes, il n'est pas facile de définir la théâtralité en soi et il y a autant de théâtralités qu'il y a de dramaturges, mais le concept brechtien de gestus aide à cerner la notion et à définir pour chaque œuvre l'interaction perpétuelle de la langue et du vécu corporel, le rapport de l'acteur à sa parole. L'inscription du corps dans la langue passe par l'ordre et le nombre des mots, les ruptures syntaxiques, la courbe mélodique ou la texture auditive qui suggèrent, soutiennent ou orientent le mouvement du corps, l'inflexion de la voix. Le texte de théâtre appelle un dire, il est animé par une respiration, une scansion, un rythme et sa traduction exige une langue orale et non livresque, rapide et vive. Il appelle aussi un faire et, en dehors des didascalies, le geste de l'acteur est présent dans la couche verbale sous la forme d'infimes sollicitations musculaires, d'esquisses corporelles. Au théâtre les mots sont des gestes. Non seulement ils prennent naissance dans des corps mais ils en partagent presque matériellement le temps et l'espace.

Est-ce à dire que la traduction préfigure la mise en scène ? Oui si l'on entend par là qu'elle la prépare ou la porte. Non si l'on prétend qu'elle contient déjà des options de mise en scène. Toute traduction est une interprétation mais l'inévitable réduction de l'ampleur sémantique d'un texte n'a pas pour corollaire un rétrécissement des possibilités d'expression de la mise en scène. Du mot au geste et du geste au mot le rapport est dialectique, ouvert. Le metteur en scène dispose toujours d'un nombre considérable d'éléments non verbaux (décor, costumes, déplacements) pour traduire des significations que la traduction ne porterait pas. L'existence de collaborations suivies (Carrière/Brook, Vittoz/Mesguich) prouve des affinités de travail et suggère que certains metteurs en scène choisissent des traducteurs qu'ils savent proches de leur esthétique. Mais elle n'établit pas que la traduction est déjà, virtuellement, une mise en scène. S'il est des cas où le projet même de la traduction est indissociable du projet spectaculaire, une grande traduction, susceptible d'être reprise dans des mises en scène différentes, existe en dehors de toute référence à un spectacle précis.

Une entreprise sans cesse recommencée

À l'image de la mise en scène, la traduction est un art de la variation. Inlassablement reprise, la relecture/retraduction des grands textes varie en fonction du regard constamment renouvelé que porte sur eux chaque époque. Elle est inlassablement à reprendre, moins parce que la langue des traductions vieillit vite que parce qu'aucune traduction n'épuise la richesse et ne circonscrit l'énigme des grandes œuvres. Ainsi la multiplicité des nouvelles manières de traduire Sophocle, Shakespeare, Goldoni ou Büchner n'est pas le signe d'une dispersion ou d'une instabilité. Elle répond à cet enjeu toujours présent de recréer à chaque époque, voire pour chaque mise en scène, une relation neuve et vivante avec l'œuvre.

Ce phénomène de la retraduction, qui va s'amplifiant, n'est pas particulier au théâtre. Et s'il y a lieu de définir la spécificité de la traduction théâtrale, on peut constater aussi qu'elle se confronte à des problèmes analogues à ceux qu'on peut rencontrer dans d'autres domaines de la traduction littéraire : choix des registres et des niveaux de langue, question de la versification (traductions en vers blancs ou réguliers/traductions en prose) ou de l'archaïsme (traductions « historicisantes »/traductions actualisantes). La difficulté la plus aiguë est peut-être celle de la traduction des dialectes, des parlers populaires et des langues régionales (Pirandello, Synge, Kroetz) dans une langue unifiée depuis fort longtemps comme le français.

Il reste que parallèlement à la retraduction des grandes œuvres du répertoire étranger, la tâche essentielle est sans doute de faire connaître des œuvres nouvelles. Souhaitons que cette introduction se fasse plus souvent sur le mode de la traduction – tâche peut-être impossible mais fécondante parce qu'elle est ouverture à l'autre, à l'étranger (langue, culture et dramaturgie) – plutôt que sur le mode de l'adaptation – en apparence invention et initiative, mais toujours réduction, appauvrissement, soumission aux fluctuations de la mode et du goût et complaisance à soi.

Bibliographie sélective

Rédacteur(s)
Éditions Bordas, 2008

Classement

Spécialité : Lexique théorique et théoriciens

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Date 1ère mise en ligne
Dernière modification
15/06/2026