CALDERÓN DE LA BARCA Pedro
Après Lope de Vega, il est le plus grand auteur dramatique espagnol du Siècle d'or.
Issu de famille aristocratique, il fait ses études à l'université d'Alcalá, puis à Salamanque. Il n'a que vingt-trois ans quand on représente, au Palais Royal, sa première comedia. Engagé dans l'armée, il sert en Italie et dans les Flandres. De retour à Madrid, il vit de sa production dramatique. En 1634, il devient le dramaturge de la cour de Philippe IV. De 1638 à 1642, il participe à des expéditions militaires. En 1651, il est ordonné prêtre, mais ne cesse d'écrire des pièces religieuses ou profanes, tout en étant chapelain de l'église Reyes Nuevos à Tolède. En 1663, il est nommé chapelain du roi à Madrid où il meurt, laissant inachevé son dernier auto sacramental, La Divina Filotea (la Divine Philothée). Comparée à la fécondité prodigieuse de Lope de Vega, l'œuvre de Calderón est relativement réduite. Elle comprend 120 comedias et 80 autos sacramentales.
Son système de valeurs
En raison de sa culture théologique, Calderón excelle dans le domaine des pièces religieuses ou comedias de santos. Il y exalte la raison et l'intelligence au service d'un dogme catholique de conception rigoureusement conforme aux décisions du Concile de Trente : la Dévotion à la Croix (La Devoción de la Cruz), le Prince Constant (El Príncipe Constante), le Magicien prodigieux (El Mágico prodigioso), le Schisme d'Angleterre (La Cisma de Inglaterra). Parmi les pièces historiques ou légendaires, l'Alcade de Zalamea (El Alcade de Zalamea) est la plus célèbre. Un riche laboureur, devenu maire de son village, fait exécuter un officier qui a souillé l'honneur de sa fille. La revendication de l'honneur comme valeur suprême de la personne est le fondement de l'action dramatique.
Une méditation sur l'homme et sa destinée se poursuit dans tout le théâtre de Calderón. L'idéologie monarchiste et l'orthodoxie catholique ne sont jamais remises en cause. Mais l'inquiétude philosophique est réelle et sans parti pris. La vie est un songe (La Vida es sueño, 1635) est le chef-d'œuvre du théâtre philosophique de Calderón et l'une des grandes créations du théâtre universel. Le conflit entre le prince Sigismond, emprisonné dans une tour, et le roi Basyle, qui soumet le destin de son fils à la dictée des astres, figure l'éternel dualisme du Créateur et de la créature. Dans ce drame violent et tourmenté prennent corps les grandes questions politiques, psychologiques et métaphysiques de l'époque baroque. L'ordonnance à la fois rigoureuse et subtile a pour clé de voûte le problème de la liberté et du libre arbitre. La vie est un songe est un plaidoyer enthousiaste pour les forces vives de la conscience contre les puissances du mal.
L'honneur, valeur fondamentale de la société espagnole du XVIIe siècle, est un thème dramatique exacerbé dans le théâtre de Calderón. Les conflits provoqués par l'honneur, les sentiments et les passions qui s'y rattachent sont représentés de façon particulièrement cruelle et sanglante dans le Médecin de son honneur (El Médico de su honra), où l'on voit le mari, qui se croit outragé, faire saigner à mort l'épouse soupçonnée. Dans El mayor monstruo los celos (le Pire Monstre, la jalousie), on voit un époux décider la mort de sa femme de peur que celle-ci, une fois veuve, n'appartienne à un autre homme. Le meurtrier de sa jeune épouse infidèle, dans El Pintor de su deshonra (le Peintre de son déshonneur), se verra pardonner son crime en vertu du principe que « celui qui venge son honneur ne commet nulle offense. » C'est un autre principe analogue, communément accepté, que met en œuvre A secreto agravio, secreta venganza (À secrète offense, secrète vengeance).
Maître en tous genres
Par la drôlerie des situations, l'enchevêtrement des intrigues, l'alacrité des dialogues, l'acuité de l'observation des mœurs ou l'intuition psychologique, Calderón excelle, autant que Lope de Vega, dans le genre des comédies de cape et d'épée. Sous l'apparence légère ou comique de l'argument, on retrouve souvent les mêmes questions et la même vision du monde que dans son théâtre philosophique ou religieux. Situées à Tolède, Séville ou Madrid ces pièces composent une sorte de fresque vivante et colorée des modes de vie en Espagne, sous le règne des derniers Habsbourg. Les titres sont souvent très suggestifs : la Dame fantôme (La Dama duende), Casa con dos puertas mala es de guardar (Maison à double entrée, difficile à garder), Las Manos blancas no ofenden (De blanches mains n'offensent pas), El galán fantasma (le Galant Fantôme), No hay burlas con el amor (On ne joue pas avec l'amour), No hay cosa como callar (Il vaut mieux toujours se taire), El escondido y la tapada (Homme caché, femme voilée).
Représentées à l'occasion des somptueuses Fêtes royales, les pièces mythologiques de Calderón déployaient une mise en scène superbe d'opéras baroques. C'est surtout à partir de 1650 qu'il puise son inspiration dans la mythologie gréco-latine. Des épisodes des Métamorphoses d'Ovide sont ainsi transposés et interprétés de façon chrétienne. Ces pièces admirables ne sont pas que des œuvres à grand spectacle. Elles exposent aussi les conflits des passions, l'inquiétude existentielle, les grands problèmes moraux ou métaphysiques qui depuis Eschyle, Euripide ou Sophocle inspirent les poètes tragiques : Eco y Narciso (Écho et Narcisse), La Estatua de Prometeo (la Statue de Prométhée), Ni amor se libra de amor (l'Amour n'est pas exempt d'amour), La Fiera, el Rayo y la Piedra (le Fauve, la Foudre et la Pierre).
Calderón a mené à sa perfection le genre de l'auto sacramental élaboré avant lui par Timoneda, Lope de Vega, Mira de Amescua, Tirso de Molina, Valdivielso. L'auto sacramental est une pièce allégorique en un acte, célébrant, le plus souvent, le sacrement de l'Eucharistie. Au XVIIe siècle, il était d'usage de représenter les autos sacramentales le jour de la Fête-Dieu (día del Corpus). Les autos de Calderón se caractérisent par le déploiement magnifique de la mise en scène et du décor, l'ornementation profuse, le rôle symbolique de la musique. L'arsenal conceptuel, emblématique ou théologique est toujours porté par un souffle lyrique ou dramatique qui confère aux allégories, aux mythes ou aux symboles une dimension de spectacle total, où les sens et l'esprit sont à la fois conquis. On peut classer les autos selon le thème prédominant (remarquons que certains autos reprennent sur le mode allégorique l'argument de certaines comedias). Thèmes philosophiques ou théologiques : La Vida es sueño (La vie est un songe), El Gran Teatro del mundo (le Grand Théâtre du monde), El Gran Mercado del mundo (le Grand Marché du monde) ; thèmes mythologiques : El Divino Orfeo (le Divin Orphée), Los Encantos de la culpa (les Charmes de la faute) ; thèmes bibliques : La Cena del Rey Baltasar (le Festin de Balthazar), Tu prójimo como a ti (Ton prochain comme toi-même) ; thèmes légendaires ou hagiographiques : La Devoción de la misa (la Dévotion de la messe). Calderón est aussi l'auteur de quelques pièces brèves, intermèdes ou saynètes (entremeses ou sainetes) : El Dragoncillo (le Petit Dragon), El Pésame de la viuda (les Condoléances de la veuve). Goethe disait de Calderón qu'il était le génie doué de la plus haute intelligence. Son œuvre dramatique, diverse et nombreuse, traduit un effort inlassable pour essayer de déchiffrer, derrière les passions, l'obscurité ou le reflet des apparences, le chiffre secret du monde.
Bibliographie sélective
- Obras completas... , 2, Comedias, Don Pedro Caderón de la Barca, Madrid : Aguilar, 1973
- La Vie est un songe , Pedro Calderón de la Barca ; édition, introduction, traduction et notes par Bernard Sesé,..., Paris : Flammarion, 1976
- Le Magicien prodigieux , Calderón ; éd., introd., trad. et notes par Bernard Sesé,..., [Paris] : Aubier, 1988
- Le Prince constant , Calderón ; éd., introd., trad. et notes par Bernard Sesé,..., [Paris] : Aubier, 1989
- Calderon, dramaturge , Micheline Sauvage, Paris : l'Arche, 1959
- Calderón de la Barca de lo trágico a lo grotesco , Alberto Navarro González, Kassel : Universidad de Salamanca, 1984
- Cosmovisión y escenografía , el teatro español en el Siglo de Oro, John E. Varey, Madrid : Castalia, 1987
Classement
Spécialité : Europe du Sud et Amérique latine
- Espagne
- 17ème siècle