Interprétation
L'interprétation est un échange. Elle consiste à explorer les diverses significations possibles d'un texte en vue de le proposer aux autres. Au théâtre, l'interprète est le médiateur entre la fabrication des signes et leur réception par le lecteur ou le spectateur. Le terme d'interprète renvoie à des attitudes et à des gestes différents dans les processus de création et de représentation d'une œuvre. On distingue ainsi l'auteur, interprète de son monde, le dramaturge, ordonnateur de la préparation de la pièce, le metteur en scène, régisseur de l'ensemble des signes du spectacle, l'acteur, le lecteur et le spectateur, décrypteurs du jeu des signes attachés au texte et à la scène.
Le moment de création
L'écriture d'un texte dramatique est une pratique signifiante où s'exerce un travail entre le sujet qui écrit et l'inconscient qui le sous-tend. Cette production textuelle n'est pas un reflet de la réalité bien qu'elle s'accomplisse dans un contexte social et historique déterminé. Le texte dramatique est le lieu d'un processus de déconstruction et de reconstruction d'une langue au moyen des matériaux d'un jeu combinatoire de composition littéraire. Une pièce se présente comme un rhizome complexe, surgissements d'effets d'inconscient, d'angoisse, de déchirures de l'auteur. Cela procure un caractère d'étrangeté au tissu de la pièce. L'écart entre l'écriture et les pulsions qui s'y insinuent détache le texte du projet de son auteur au point que sa langue nous paraît mystérieuse, univers à sonder, à interpréter. Les passions et événements ont été, en effet, sublimés par l'écrit. De fait un texte ne parle pas de lui-même, sens unique à appréhender. Il faut le faire parler.
Le dépistage des réseaux du texte
Le dramaturge ouvre la voie de l'interprétation : traduction, établissement de la version à jouer, adaptation, invention de sens ludiques, mise à jour des codes employés. Interpréter revient à apprécier de pli en pli, de nom en nom, de thème en thème, de quels réseaux pluriels le texte est tissé. Le dramaturge en propose plusieurs aspects : biographique, psychanalytique, historique ou marxiste. Le texte est ausculté selon la dialectique du sens manifeste et du sens caché, du simulé et du dissimulé, car si la lettre demeure la même, son esprit varie considérablement dans l'histoire.
Au début du XXe siècle, l'interprétation théâtrale devient tributaire du metteur en scène. Aujourd'hui, trois tendances se dessinent. Ou bien le metteur en scène est un régisseur des éléments d'interprétation scénique d'une œuvre. Ou bien il exhibe un sens caché de l'œuvre sous la forme d'une interprétation critique. Ou bien encore il situe sa prestation dans la sphère de la non-interprétation du texte. Le metteur en scène travaille alors à la mise au point du texte en vue de faire surgir la réalité scénique de l'intérieur. La non-interprétation laisse parler les textes des auteurs eux-mêmes. Le metteur en scène interprète des variations, lectures toujours relatives, jamais définitives, jeu de miroirs indéfinis. Interpréter un texte c'est le donner à entendre dans toute son ambiguïté, perpétuel jeu de différences entre ce que l'on dit et ce qui est montré, avec cette idée sous-jacente de ne pas montrer ce qui est dit.
Les variations de l'interprétation reposent sur l'art de l'acteur. Grande liberté lui est laissée de jouer et de développer les thèmes comme il l'entend, guidé par les propositions du metteur en scène ou directeur d'acteur. Le texte proféré est loin d'épuiser tout ce que le personnage pourrait dire. Il laisse toujours le champ libre à un sous-texte exploré par l'acteur, cristallisé dans l'interprétation d'un personnage, mélange d'identification et de critique propre à l'art de l'interprète. Dès lors l'acteur est tout autre chose qu'un simple exécutant : il se pénètre de l'esprit du poète, il s'y adapte intérieurement et extérieurement, il comble les lacunes du texte, il débusque les intentions secrètes de l'œuvre. L'interprétation est, enfin, l'appréhension et la compréhension critique par le lecteur ou le spectateur du texte et de la scène selon quatre approches principales.
Quatre approches pour l'interprétation
La première approche rejoint l'art de l'herméneutique. « Interpréter un texte […] ce n'est pas chercher une intention cachée derrière lui, c'est suivre le mouvement du sens vers la référence, c'est-à-dire vers la sorte de monde, ou plutôt d'être-au-monde, ouverte devant le texte. Interpréter c'est déployer les médiations que le discours instaure entre l'homme et le monde » (Paul Ricœur, Signe et sens, article dans l' Encyclopædia Universalis, 1972).
La deuxième approche est double : explicative et interprétative. Elle tend à atteindre à la compréhension des structures immanentes, à l'arrangement interne de l'œuvre, et tente de les inclure, lors de la représentation, dans les systèmes historiques, idéologiques d'une époque, engageant des déterminations d'ordre moral, social et politique, qui mettent en jeu le locuteur, le destinataire et la référence au réel. Ces deux approches ne s'excluent pas, elles se complètent, l'explication préparant l'interprétation.
La troisième approche déploie, non pas le sens unique d'un texte ou d'une représentation, mais sa signification plurielle. L'auteur n'impose pas. Il propose un choix radical, invitation à entrer et à improviser une pluralité de pistes possibles. Espaces polysémiques, le texte et sa représentation libèrent un réseau, un intertexte, une écriture surdéterminée, plurielle.
La quatrième approche régit un processus dialectique entre le texte et la scène, la trace écrite et l'image, l'énoncé à dire et l'énonciation ouvrant le texte à plusieurs interprétations, l'indétermination des trous ou des excès du texte et la détermination d'une lecture qui comble les manques ou réduit les exagérations, l'univers fictionnel structuré à partir d'un texte et l'univers fictionnel produit par la scène.
L'interprétation est, en conclusion, une façon d'aborder le texte et l'illusion scénique, qui disent le vrai avec le faux.
Bibliographie sélective
- Lecture de Brecht , Bernard Dort, Paris : Éd. du Seuil, 1995
- De l'interprétation , essai sur Freud, Paul Ricoeur, Paris : Éd. du Seuil, 1995
- Critique et vérité , Roland Barthes, Paris : Éd. du Seuil, 1999
- La Relation théâtrale , Victor Bourgy, Monique Dubar, Claude Gauvin, André Helbo... [etc.] ; textes réunis par Régis Durand, Lille : Presses universitaires de Lille, 1980
Classement
Spécialité : Lexique théorique et théoriciens