Tchèque
(Le théâtre)
Confluent souvent agité de cultures diverses (italienne, allemande), le théâtre tchèque n'a pas réussi à s'imposer dans sa langue avant le XIXe siècle : le théâtre devient alors tribune politique et nationale, rôle d'éveilleur de conscience qu'il a gardé, avec des conséquences parfois fâcheuses pour les hommes de théâtre, eu égard aux fluctuations du régime.
Des débuts difficiles
Les débuts du théâtre tchèque au Moyen Âge ressemblent à ceux des autres cultures européennes catholiques : dès la moitié du XIIe siècle, du théâtre pénètre dans les cérémonies liturgiques (Jeux des trois Marie ) , en particulier au monastère Saint-Georges à Prague. On assiste ensuite à la progressive laïcisation et autonomie du théâtre aux XIIIe et XIVe siècles, sans oublier les prestations des jongleurs itinérants. Les XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles ne sont pas une grande époque pour le théâtre tchèque surtout en langue nationale : pendant la Réforme, un théâtre scolaire à forte tendance didactique se développe en latin (son apogée aura lieu avec Jan Amos Komenský-Comenius (1592-1670) ; parallèlement une culture théâtrale semi-populaire est vivace dans les villes et les campagnes avec les intermèdes comiques de V.F. Kozmánek (1607-1679). La Contre-Réforme persécute le théâtre et l'annexion de la Bohême par les Habsbourg entraîne la germanisation de la vie culturelle : seul survit un théâtre baroque populaire, lié aux fêtes religieuses ou aux sujets d'actualité : Komedie o turecké vojně (Comédie de la guerre turque). Une activité théâtrale intense se déploie dans les écoles, mais en latin ou en allemand. Le théâtre des jésuites fait du prosélytisme religieux et de la propagande proautrichienne. Le théâtre professionnel est exercé par des compagnies ambulantes étrangères et les nobles font construire dans leurs châteaux, pour les recevoir, des salles de spectacle (seule exception : le théâtre privé du comte Questenberk donne des représentations en tchèque). L'abîme se creuse donc entre un théâtre populaire toujours vivace, mais rural, et le théâtre d'importation qui s'impose dans les villes : on construit à Prague le théâtre de Kotce (1783), la notion de saison théâtrale apparaît, entraînant celle du répertoire. L'influence de l'opéra italien est alors considérable (scène à l'italienne bien conservée au château de Český Krumlov).
La naissance d'un théâtre national
Dans les dernières années du XVIIIe siècle, la vie nationale tchèque renaît : le théâtre y joue un grand rôle par le choix de sujets historiques et par les vertus patriotiques qu'il exalte. Un groupe d'écrivains soudé autour des frères Thám fonde à Prague le Vlastenské divadlo (Théâtre patriotique, 1786) dont les réalisations courageuses (Shakespeare, Schiller, Lessing ) n'obtiennent qu'un succès d'estime ; on joue parfois du théâtre tchèque dans le Théâtre allemand des États à Prague. Peu à peu, sous la codirection du dramaturge J. N. Štěpánek (1824-1834) les représentations en tchèque se multiplient, tandis que le théâtre d'amateurs se développe et supplée pour une part le théâtre professionnel : grâce aux pièces de Klicpera et de Tyl, le théâtre en tchèque devient une partie notable de la culture théâtrale du pays. Les conditions d'un vrai théâtre professionnel sont réunies tandis que s'affirme la vocation nationaliste, politique et populaire du théâtre : d'où son inclination pour le réalisme dans le style d'interprétation, pour l'histoire dans le choix des sujets ; l'idéologie prime l'esthétique, le rôle éducatif et politique du théâtre, le rôle artistique. Le théâtre tchèque subit, vers le milieu du XIXe siècle, l'assaut d'un romantisme attardé, lié à l'atmosphère révolutionnaire des années quarante : on plaide alors (notamment J.J. Kolár, acteur et dramaturge, et F.B. Mikovec, critique) pour le dépassement du particularisme national, au profit de l'intégration dans le contexte européen. On se tourne vers les grands drames du répertoire mondial, on fonde des compagnies itinérantes tchèques (la première en 1849) dont le nombre atteindra plusieurs dizaines. Elles sillonnent tout le pays et le haut niveau de certaines leur permet d'assurer des saisons entières dans les grandes villes. À Prague, on construit un bâtiment indépendant pour les Tchèques : Prozatímní divadlo (Le Théâtre intérimaire, 1862), conçu à la fois pour le théâtre et l'opéra, alliance qui dure encore aujourd'hui. Le Théâtre national est enfin inauguré en 1881 : la première direction (de F.A. Šubert, 1883-1900) repose sur un répertoire éclectique et une esthétique postromantique des décors et du jeu (avec comme auteur préféré J. Vrchlický). Puis le naturalisme s'impose dans l'écriture (avec Stroupežnický, les frères Mrštík, Preissová) comme dans la mise en scène et le jeu. Aussi bien le théâtre professionnel et amateur se répand-il largement en dehors de la capitale et l'on construit beaucoup de lieux théâtraux (arènes, théâtres d'été).
Une explosion d'avant-gardes
Le début du XXe siècle voit le Théâtre national, sous l'impulsion du metteur en scène Kvapil, favoriser les écrivains tchèques (Jirásek, Dyk, un peu plus tard Šrámek). Les mises en scène de Kvapil inspirées par l'impressionisme, l'art nouveau et le symbolisme, permettent le mûrissement de l'art d'acteur psychologique (Vojan, Kvapilová, Hübnerová). L'expressionnisme symbolique de Hilar est de tendance opposée ; il va (surtout avec Hofman comme scénographe) à tout ce qui est dynamique, grotesque ou héroïque. La création d'une République tchécoslovaque indépendante en 1918 libère le théâtre de son ancien rôle de défenseur des intérêts nationaux et politiques. Le Théâtre national, sous la direction de Hilar, désormais dégagé de l'expressionnisme, fait preuve d'un large humanisme ; on soigne la forme. Durant les années vingt, l'œuvre des frères Čapek et de Fr. Langer vaut une renommée mondiale au théâtre tchèque. Beaucoup de grands acteurs alors, et des réussites scénographiques d'envergure (avec Josef Čapek et Feuerstein). Au milieu des années vingt, les avant-gardes font irruption sous l'influence des théâtres russe et français. De petites scènes expérimentales se créent (avec Emil Frantisek Burian, Frejka, Honzl). Cette avant-garde artistique est aussi politiquement marquée par des positions radicales de gauche. Dans les années trente, ces artistes s'emparent de places importantes dans le théâtre tchèque : Frejka au Théâtre national (1930-1945) avec le scénographe Tröster impose un grand répertoire classique ; dans son propre théâtre D (1933-1941), Burian se fait remarquer par son sens de la synthèse des diverses composantes scéniques ; le Théâtre libéré (1929-1938) avec Voskovec et Werich évolue vers la satire antimilitariste. Le théâtre se développe aussi considérablement en province.
Après la désintégration de la République tchécoslovaque en 1938 on continue à jouer en tchèque, mais dans des conditions difficiles, sous la botte du IIIe Reich : émigrations, persécutions, interdictions déciment le personnel artistique. De nouveau, le théâtre devient tribune politique en s'ingéniant à détourner le sens des œuvres classiques autorisées.
La liberté de création et le pouvoir
Dès la Libération, le théâtre est proclamé bien culturel national ; les scènes privées sont fermées ; tous les théâtres sont placés sous gestion d'État ; on fonde en province des théâtres régionaux et à Prague la Faculté du Théâtre de l'Académie des Arts du Spectacle et de la Musique. Avec l'instauration du régime communiste (1948) le théâtre se voit attribuer un rôle de propagande et, dans les années 1948 à 1953, se met à l'école du réalisme socialiste ; les pièces de l'Occident sont interdites comme « décadentes » et « bourgeoises ». Peu à peu, cependant, après 1953, la politique culturelle se libéralise : la mise en scène (Krejča, Radok) comme les œuvres (Pavlícek, Hrubín, Topol, Kohout) tendent vers une image vraie et critique de la société. Les contacts avec l'étranger se renouent, les petites scènes se multiplient (Sémaphore, théâtre Sur la balustrade, Club dramatique, à Prague ; Studio Upsilon, à Liberec). Svoboda crée avec Radok la Lanterne magique, L. Fialka ranime la pantomime classique. Les années soixante représentent un point culminant avec les influences conjuguées de Tchekhov, de Brecht et du théâtre de l'absurde, surtout sous la direction artistique, au Théâtre national, de Krejča qui fonde plus tard le Théâtre Za branou. Les meilleures mises en scène de Radok datent de cette époque ; Grossman fait du Théâtre Na zábradlí (Sur la balustrade) un des centres de la vie culturelle de Prague ; de nouveaux auteurs (M. Kundera, Havel, M. Uhde) apparaissent.
L'intervention soviétique (1968) et la « normalisation » qui s'ensuit bouleversent le paysage théâtral : dissolution des groupes artistiques, exclusions, interdictions, emprisonnements. Certains s'exilent (Radok, Kohout), d'autres se réfugient en province (Grossman, A. Hajda, M. Hynšt, J. Kačer). Mais le désir gouvernemental de faire du théâtre un instrument de sa propagande échoue. Le niveau artistique d'ensemble baisse à l'exception de la pantomime (avec Turba et Polívka), du théâtre de marionnettes et de la scénographie. Les autorités surveillent étroitement le répertoire, ce qui n'empêche pas de petits théâtres-studios, amateurs au début (théâtre Sur la ficelle, de Brno, Ha-théâtre de Prostějov, Studio dramatique de Ústí nad Labem) de faire preuve de non-conformisme et de sincérité. Dans les années soixante-dix, ce courant occupe une place de premier plan dans le mouvement dramatique ; c'est de lui que sortent les metteurs en scène les plus créatifs de ces décénnies (E. Tálská, P. Scherhaufer, Z. Pospíšil, A. Goldflam, I. Rajmont) et les dramaturges les plus intéressants (K. Steigerwald, A. Koenigsmark, D. Fischerová).
De nouveaux auteurs apparaissent. En 1967 est inaugurée la Quadriennale de Prague, salon international de scénographie et d'architecture théâtrale. Organisée tous les quatre ans, elle permet au théâtre tchèque de découvrir les tendances de la création dramatique du monde entier.
La révolution de velours de 1989, dans laquelle se sont fortement impliqués les gens de théâtre (nombre d'entre eux entrent en politique, et Havel devient président de la république), apporte la liberté au théâtre ; néanmoins, le théâtre perd son rôle critique d'opposition réfléchie au système communiste, et il cherche difficilement une nouvelle raison d'être. Les lois du marché et une mutation progressive (privatisations, changement du système de financement) compliquent la situation des théâtres. Cependant, beaucoup de troupes et de scènes nouvelles apparaissent, y compris privées. Le paysage théâtral tchèque se différencie ; entre le théâtre alternatif en forte expansion et le théâtre privé à but lucratif, le théâtre dramatique d'art embrasse de nombreuses formes. Ce ne sont pourtant pas les « vieux maîtres », revenus sur la scène théâtrale tchèque, qui donnent au théâtre contemporain son orientation, mais une nouvelle génération de créateurs. Accueillies parfois de façon irréfléchie et même étourdie, les tendances actuelles (le théâtre postmoderne, le courant dramatique de coolness… ) peuvent cependant donner naissance à des œuvres inspirées ; il s'agit notamment des mises en scène de P. Lébl (variations sur les pièces classiques russes et tchèques au théâtre de la Balustrade), des pièces de J. Pokorný (Taťka střílí góly – Papa marque des buts, Odpočívej v pokoji – Repose en paix), de J.A. Pitínský (Park – le Parc , Pokojíček – la Petite Chambre) et de P. Zelenka (Příběhy obyčejného šílenství – Histoires de la folie ordinaire, pièce où un humour apparemment délirant masque une vision désabusée d'un monde redevenu « normal »). À part Lébl, décédé de façon tragique, les metteurs en scène les plus importants depuis les années 1990 sont H. Burešová (Divadlo v Dlouhé – Théâtre de la Rue Dlouhá), J.A. Pitínský et V. Morávek (les deux derniers travaillant pour différents théâtres). Parmi les nouvelles troupes, celle du Dejvické divadlo (Théâtre de Dejvice, Prague) est très appréciée du public et détient désormais une place de choix dans le paysage théâtral.
Bibliographie sélective
- Geschichte des Prager Theaters, von den Anfängen des Schauspielwesens bis auf die neueste Zeit, von Oscar Teuber... , Prag : A. Haase, [1883-1888]
- C̕eská scénografie XX. století , Vera Ptáčková, Praha : Odeon, 1982