Hongrie
(Le théâtre en)

Dans l'histoire du théâtre hongrois on peut relever deux tendances. Selon l'une, le but du théâtre est le service – le service de la religion, de la patrie, du progrès social. Selon l'autre, le devoir du théâtre est essentiellement d'amuser le public et la seule mesure du succès est la recette. Mais ce sont les représentants illustres de la seconde tendance, maîtres du théâtre de divertissement, comme Molnár, Ferenc Leháret Imre Kálmánqui ont été les premiers à gagner une renommée internationale.

La naissance d'une tradition théâtrale

Comme partout en Europe au Moyen-Âge les bateleurs et jongleurs hongrois gagnent leur pain en amusant les badauds des grands marchés. En revanche, les mystères et les moralités cultivent le sentiment religieux. Une de ces variantes tardives, adaptation de textes du XVIIe siècle Csiksomlyói passió (la Passion de Csiksomlyó), créée par Imre Kerényi, est devenue une des productions représentatives du Théâtre national de Budapest. Pendant la Réforme et la Contre-Réforme, le théâtre (surtout le théâtre scolaire) servit à exprimer les controverses théologiques. C'est de ces disputes qu'est née en 1558 la première œuvre dramatique hongroise, une adaptation originale de l'Électre de Sophocle par un prédicateur luthérien, Péter Bornemissza (1553-1584).

Ce n'est qu'à partir de la fin du XVIIIe siècle que l'on peut parler d'une tradition théâtrale à peu près suivie. Tout d'abord les troupes professionnelles n'ont alors d'autre choix que de pérégriner à travers le pays, puis les meilleures compagnies peuvent se fixer dans quelques villes de la région. László Kelemen (1762-1814) acteur, metteur en scène et dramaturge, est le premier à s'établir avec sa troupe dans la capitale, à Buda, mais – il est vrai – seulement pour trois saisons (1792-1796). Un des premiers résultats du mouvement national et social de l'époque de la Réforme hongroise, qui s'épanouit vers 1830, est la fondation du Théâtre national à Budapest en 1837 avec l'impératif de défendre et de moderniser la langue hongroise, de propager l'idée d'une Hongrie indépendante et de stimuler la littérature dramatique hongroise. Ce théâtre dont József Bajza(1804-1858), poète romantique, est le premier directeur, présente pendant sa première période de gloire, en se conformant au style romantique de l'époque, des tragédies classiques et des pièces historiques hongroises animées de sentiments patriotiques.

Une période de prospérité

La seconde grande période du théâtre hongrois commence après le compromis austro-hongrois de 1867 qui, en éliminant définitivement les vestiges féodaux, permet l'évolution rapide du capitalisme hongrois et facilite la naissance et la prospérité d'une forte classe moyenne. Une période de prospérité commence aussi pour les arts de la scène. La plupart des bâtiments théâtraux toujours en usage ont été érigés à l'époque. Sous la direction d'Ede Paulay (1878-1894), qui est le premier à présenter la Tragédie de l'homme de Madách (1883), le Théâtre national connaît une nouvelle période de gloire. C'est là que jouent la grande tragédienne Mári Jászai (1850-1926) et Emilia Márkus (1860-1949), la première Nora hongroise qui ravit Ibsen lui-même quand il visite Budapest en 1891.

Des théâtres privés, seul le Vigszinház (théâtre de la Gaîté), fondé en 1896, est en mesure de rivaliser avec le Théâtre national. Son premier directeur, Mór Ditrói (1896-1921), réussit à rassembler une équipe d'acteurs vedettes (Irén Varsányi, Gyula Hegedüs, Sándor Góth, Frigyes Tanayet d'autres) qui introduisent en Hongrie le style naturaliste. On y joue non seulement les vaudevilles de Scribe, Labiche et Feydeau, les pièces « bien faites » d'Augier et de Dumas fils mais aussi les comédies de Molnár. Les auteurs réalistes et naturalistes, d'Ibsen à Gorki, y sont présentés à côté de Bródy, le premier représentant du théâtre naturaliste hongrois. Mais la tentative de la Société Thália (1904-1907) de fonder un théâtre expérimental à l'instar du Théâtre-Libre d'Antoine et de la Freie Bühne de Brahm se solde par un échec.

Le théâtre et les régimes politiques

Entre les deux guerres, l'élite intellectuelle, la bourgeoisie libérale et la gauche socialiste et communiste se constituent en opposition au régime chauvin de l'amiral Horthy qui se lie de plus en plus aux puissances de l'Axe. Mais tout d'abord la direction du Théâtre national est confiée à un homme de gauche, Hevesi (1922-1932) : il réussit à convaincre les acteurs de se débarrasser des outrances romantiques et il introduit une conception plus moderne, plus réaliste, du jeu de l'acteur. Hevesi est remplacé par Németh (1935-1944), excellent théoricien du théâtre moderne à qui on demande de suivre une ligne plus conforme à l'orientation politique du régime. En voulant servir deux maîtres à la fois, le régime et l'art, Németh perd sur les deux tableaux. Malgré la présence au théâtre de grands noms comme Gizi Bajor, Gyula Csortos, Emilias Márkus, Árpád Odry, Tivadar Uray, la médiocrité et l'académisme gagnent du terrain au Théâtre national.

Les classes moyennes libérales fréquentent le Vigszinház où Dániel Jób(1921-1946) continue avec succès le programme de son prédécesseur, et le Belvárosi Szinház, dirigé par Arthur Bárdos (1882-1974), homme de théâtre remarquable. Au théâtre Madách Andor Pünkösti (1892-1944) tente de mettre sur pied un théâtre nettement antifasciste. Mais quand son théâtre est interdit en 1944, Pünkösti choisit la mort.

Après la Seconde Guerre mondiale, en 1945, le communiste Major prend la barre du Théâtre national. Il décide avec Endre Gellért (1914-1960), jeune metteur en scène plein de promesses, de faire adopter par les acteurs la méthode de Stanislavski . Au commencement ils produisent d'excellentes réalisations des classiques (de Shakespeare à Tchekhov). Mais en se fiant de plus en plus aux préceptes du réalisme socialiste, ils gâchent tout. Après les jours tragiques de 1956, Major est relevé de ses fonctions de directeur, Gellért, déjà malade, se suicide.

En 1949, les théâtres privés sont nationalisés. L'État augmente considérablement les subventions, ce qui permet de former dans les théâtres des compagnies permanentes et de jouer en répertoire. Ce changement met fin d'un moment à l'autre à l'instabilité de la situation des hommes de théâtre. En revanche, en fin de compte, la politique culturelle stalinienne a des effets désastreux.

Le renouveau

Bien qu'après 1956 la structure de l'organisation théâtrale restât la même, une politique culturelle plus éclairée a permis de présenter les auteurs modernes considérés jusqu'alors comme décadents, d'O'Neill à Williams et Beckett. Les dramaturges hongrois bien connus comme Imre Sarkadi, Orkény, István Csurka analysent avec une franchise toute nouvelle les causes et les conséquences de la révolte de 1956. On essaie de nouveau de monter les pièces de Brecht et de faire accepter ses théories du théâtre épique. Kazimir, directeur du théâtre Thália, fraie la voie aux pièces du théâtre de l'absurde. La cause de l'avant-garde théâtrale des années 1960 est embrassée par quelques jeunes metteurs en scène (« Jozsef Ruszt, Péter Halászet István Paál » ) et leurs compagnies non professionnelles – malgré la nette opposition des responsables de la politique culturelle.

Une nouvelle relève des générations s'amorce dans les années 1970. De jeunes metteurs en scène tout récemment nommés à la tête des théâtres régionaux : Zsámbéki à Kaposvár, Székely à Szolnok, József Ruszt à Kecskemét ont réussi à former des compagnies dont les acteurs ne contestent plus le rôle dominant du metteur en scène. Leurs productions expriment avec force les angoisses et les espoirs de la période post stalinienne hongroise. Quant à la forme, les jeunes nouveaux venus entendent promouvoir – en opposition avec un théâtre qui traite le drame exclusivement comme valeur littéraire – un théâtre axé autour de la représentation conçue comme un tout. Les meilleurs d'entre eux : János Ács, Ascher, László Babarczy, Székely et Zsámbéki, metteurs en scène et directeurs du théâtre de Kaposvár et du théâtre Katona à Budapest, ont réussi avec les meilleures de leurs productions à conquérir une place au premier rang du théâtre international. En 1989 le régime communiste prend fin paisiblement en Hongrie. Dans le domaine théâtral les conséquences de ce bouleversement politique ne se font sentir que très lentement. Malgré le progrès assez spectaculaire de la privatisation dans la vie économique, les théâtres appartiennent toujours aux municipalités, ou à l'État. Des compagnies fixes fortement subventionnées y jouent toujours leur répertoire sans se soucier vraiment des lois du marché.

L'effondrement du régime communiste de János Kádár a eu comme conséquence directe la disparition de la censure, ce qui implique aussi la cessation de toute immixtion de l'État dans les affaires artistiques. Mais en même temps l'établissement de la démocratie a nettement diminué l'influence intellectuelle des théâtres. Ils ont perdu le privilège d'être parmi les seuls à se permettre d'exprimer des pensées subversives.

Néanmoins les compagnies continuent à jouer leur répertoire et restent subventionnées par l'État ou par les municipalités. Mais pour se maintenir elles ont besoin de trouver de l'argent supplémentaire, avec l'aide de sponsors.

La liberté a permis la formation de nouvelles compagnies surtout à Budapest : La plus illustre d'entre elles est le Uj Szinház (Théâtre nouveau) fondé et dirigé par Székelyqui a rompu avec Zsámbékiet le Katona en 1989. Une partie des acteurs vedettes ont suivi Székely. Entre temps une génération nouvelle de metteurs en scène et d'acteurs est entrée en scène et réclame sa place au soleil. De jeunes metteurs en scène travaillent sous l'aile protectrice de Székely. Un autre groupe vient de fonder le Théâtre Bárka (Bateau), dirigé par János Csányi. D'autres comme László Alföldiet Csaba Kiss, qui a commencé aussi une carrière d'auteur dramatique, sont assez recherchés et travaillent ici et là. Certains d'entre eux sont engagés dans les théâtres de province de Kecskemét et de Szeged. Le plus reconnu, János Mohácsi, est lié au Théâtre de Kaposvár.

Né au milieu des années 1950 ces jeunes ont fait leurs études sous le régime passablement libéral de Kádár. Ils sont les premiers à entamer leur carrière après le grand tournant de 1989. Ce qui explique en grande partie que la politique, les questions sociales les intéressent moins ; ils sont surtout préoccupés par les conflits personnels, par les difficultés de communication et le désir de se débarrasser des vieux, de la génération au pouvoir : Zsámbéki, Székely, Babarczy, directeur du théâtre légendaire de Kaposvár

Les théâtres en liberté

L'échec, en 1990, de l'expérience socialiste, la fin du régime Kádár et l'introduction de la démocratie ont entraîné des changements considérables dans le théâtre hongrois. La supervision idéologique a complètement disparu : on peut jouer n'importe quoi et n'importe comment ; seule la qualité esthétique (et, peut-être, la nouveauté et le niveau intellectuel du contenu) entre en ligne de compte pour l'appréciation. Naturellement, la critique mettra également l'accent sur la mise en scène et l'interprétation.

Alors qu'en 1989 le pays ne comptait que vingt-cinq compagnies, aujourd'hui environ quarante troupes jouent dans la seule ville de Budapest. Cependant, cette prolifération n'a pas exacerbé la compétition, tous les théâtres étant, d'une façon ou d'une autre, subventionnés par l'État. Les troupes stables ont réussi à se maintenir et ont toujours leur répertoire. Le Théâtre Madách, qui s'est spécialisé dans la comédie musicale – surtout américaine –, joue toujours à guichets fermés. Fortement subventionné, le théâtre lyrique – dit « des Opérettes » – perpétue les traditions du genre et constitue, à cet égard, une véritable attraction touristique.

Le théâtre Katona occupe toujours la première place au hit-parade de l'art dramatique. Toujours dirigé par Zsámbéki, avec l'assistance de Ascher et de Péter Gothár, il est le lieu des manifestations théâtrales les plus importantes de la saison. Pour commémorer le cinquantenaire de la révolution d'octobre 1956, il a présenté les Casamates, pièce de deux jeunes auteurs, János Térey et András Papp, conçue dans le style des chroniques historiques de Shakespeare et traitant d'un des plus pénibles événements des treize jours glorieux de la révolution : le massacre, par la populace, d'une dizaine de communistes qui tentaient de défendre le siège du parti. Quelques semaines après la première, au cours des émeutes qui ont secoué la capitale, celle-ci a été le théâtre d'événements graves qui rappellent, à plus d'un titre, le thème des Casamates, mais, fort heureusement, cette fois, les vies humaines furent épargnées.

Le temps a également fait des ravages. Des metteurs en scène de grand talent, connus en dehors des frontières de la Hongrie, Paál,József Ruszt etHalász, nous ont quittés pour toujours, respectivement en 1998, 2005 et 2006.

Mais la vie continue : un grand nombre de jeunes ont pris la relève. Sans former une équipe, ils utilisent toutes les expressions artistiques du théâtre moderne Schilling, avec sa troupe Krétakör (Le cercle de craie) est le plus connu d'entre eux : il a dès maintenant derrière lui une carrière internationale. Róbert Alföldi (né en 1967), lauréat d'un certain nombre de prix internationaux et qui a travaillé dans de nombreux pays, de Nyitra (Slovaquie) à New York, dirige le Théâtre Bárka (la Navette) : il a fait son entrée avec le Songe d'une nuit d'été mis en scène en suivant les propositions de Kott et de Brook. Son Tartuffe, dont il a supprimé le cinquième acte (Orgon et sa famille sont chassés de leur maison par Tartuffe), présenté au Théâtre national, est un des « tubes » de la saison 2006-2007.

Béla Pintér (né en 1970), le troisième dans cette lignée de nouveaux venus – auteur dramatique, metteur en scène et acteur –, avec sa compagnie fondée en 1998, monte ses pièces (en général une chaque année) dans le théâtre de poche « Szkéné » de l'université Polytechnique. Traitant de la vie quotidienne des petites gens, ces productions pourraient passer pour des drames purement naturalistes si certaines scènes, tantôt oppressantes, tantôt amusantes, ne conduisaient le spectateur dans un univers absurde et surréaliste frisant le morbide. Accompagnées de musique, de chants et de danses folkloriques, les pièces de Pintér ont été favorablement accueillies par la critique. Les tournées de sa compagnie à l'étranger – notamment en Allemagne – ont également remporté un vif succès.

Rédacteur(s)
Éditions Bordas, 2008

Classement

Spécialité : Europe centrale et Russie

Zone(s) géographique(s) :
  • Hongrie
Période(s) :
  • 17ème siècle
  • 18ème siècle
  • 19ème siècle
  • 20ème siècle
  • 21ème siècle
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Date 1ère mise en ligne
Dernière modification
15/06/2026