O'NEILL Eugene
Auteur dramatique américain d'origine irlandaise.
Par la puissance créatrice de son œuvre, ses inlassables ruminations, son sens de la grandeur tragique de l'homme, il a dominé la scène américaine depuis ses débuts, en 1916, avec le petit groupe des Provincetown Players, jusqu'à sa mort et au-delà : de par sa volonté, son avant-dernière pièce, Le Long Voyage vers la nuit (Long Day's Journey Into Night), pièce-testament, pièce-exorcisme écrite « avec ses larmes et son sang », ne fut connue et jouée que deux ans après sa mort, en 1955.
En 1988, le centenaire de sa naissance a été célébré avec éclat un peu partout dans le monde – jusqu'en Chine. Et il n'est guère d'année où ne se joue (aussi bien à la télévision qu'au théâtre) telle ou telle de la quarantaine de pièces qu'il a écrites. On peut dire en vérité que, sans compromis jamais avec le système commercial de Broadway, O'Neill est à la fois le pionnier, le père fondateur et le grand classique du théâtre américain.
Sa vie a nourri son œuvre, lui assurant, au milieu de la diversité expérimentale des styles, une reconnaissable unité. Malgré la réussite éclatante du jeune auteur dramatique, dès ses débuts, et, plus tard, la gloire (prix Nobel en 1936, quand O'Neill n'a pas encore cinquante ans, et, avant cela, plusieurs prix Pulitzer), les souffrances jalonnent cette vie : une famille attachante et destructrice, une santé fragile, entre la tuberculose de la jeunesse et la maladie de Parkinson de la soixantaine, une tentative de suicide, deux divorces, les tentations de l'alcool, un fils qui se drogue, un autre qui se suicidera. Le monde lui-même, autour des années 1940, apporte à une âme sensible de bonnes raisons de connaître angoisses, amertumes, déceptions. L'abîme entre le rêve américain et la réalité se creuse (comme l'abîme entre les rêves de jeunesse et ce que devient l'adulte) : « En voulant posséder le monde, l'Amérique a perdu son âme. » Et O'Neill fera dire à Mary, la mère du Long Voyage vers la nuit : « La vie vous tombe dessus sans crier gare, et au bout du compte tout vient se mettre entre vous et ce que vous voudriez être, et voilà votre vrai moi perdu à jamais ».
Un Irlandais fils d'Irlandais
L'ascendance irlandaise d'O'Neill est capitale pour comprendre son tempérament – un sens du malheur qui n'est pas exempt de jubilation – « La vie est une tragédie, hourrah ! » – et ses rapports conflictuels avec son père, l'acteur James O'Neill, sont constitutifs de sa personnalité. James O'Neill s'était rendu célèbre en jouant des centaines de fois Edmond Dantès dans Le Comte de Monte-Cristo, et la pauvreté qu'il avait connue dans sa jeunesse l'amenait à s'acheter compulsivement des terrains, au détriment de dépenses qui auraient adouci la vie des siens. Sa femme, soumise, malheureuse, trouvera bientôt refuge dans la morphine, et errera dans la famille comme une ombre que rien n'atteint. O'Neill estime que cette atmosphère familiale l'a détruit à jamais, et ce n'est qu'avec la pièce autobiographique Le Long Voyage vers la nuit qu'il trouvera l'indispensable pardon.
Mais son ascendance fera aussi que le monde du théâtre lui est, dès l'enfance, familier, avec ses contraintes techniques et la magie de la scène. Pendant sa réclusion forcée, il s'exerce à écrire des pièces en un acte, puis s'inscrira, à Harvard, à l'atelier d'art dramatique de George Baker. Au Wharf Theatre de Provincetown, En route vers Cardiff (Bound East for Cardiff, 1916) et Thirst (La Soif) connaissent un succès immédiat. La collaboration va se poursuivre jusqu'à la dispersion, dix ans plus tard, des Provincetown Players installés à New York, et c'est la Theatre Guild, née des Washington Square Players, qui accueillera alors ses pièces.
Un homme hanté par son destin
On a souvent dit qu'O'Neill était arrivé à son heure, pour faire en Amérique cette révolution théâtrale qui était, ailleurs, réalisée par des gens comme Stanislavski au Théâtre d'art de Moscou, comme Craig , comme Reinhardt. Ce n'est pas par hasard que Baty (L'Empereur Jones à l'Odéon en 1923) et Pitoëff (Le Singe velu au théâtre des Arts en 1929) seront les premiers à faire découvrir O'Neill en France. Pas par hasard non plus que Nemirovitch-Dantchenko, en visite à New York en 1927, voulant monter à Moscou Lazarus Laughs (Le Rire de Lazare), ouvrira les bras à O'Neill en lui disant : « Vous êtes l'un des nôtres ». Les modèles d'O'Neill sont les grands auteurs russes, c'est vrai, mais aussi Strindberg (son « père spirituel », a-t-on dit), Ibsen, ainsi que le théâtre grec (pour O'Neill, rien de plus noble que le « rêve grec »), et le théâtre élisabéthain – théâtre de la cruauté avant la lettre. Autrefois, la tragédie montrait les hommes en lutte avec les dieux. Maintenant, dit O'Neill, l'homme lutte toujours avec son destin, mais ce qu'il doit affronter, c'est lui-même, et son propre passé. Avec Le deuil sied à Électre (Mourning Becomes Electra, 1931), il entreprend, sous forme de trilogie, une audacieuse transposition de la tragédie des Atrides dans l'Amérique d'après la guerre de Sécession. Pour ces « Atrides de la Nouvelle-Angleterre » comme on les a appelés, à l'implacable lumière grecque se substituent les sentiments troubles et l'ambivalence de la passion. Après le « retour du guerrier », ce sont les « êtres traqués », et les « âmes hantées ».
O'Neill a-t-il été un dramaturge réaliste, naturaliste, expressionniste, symboliste ? Peu importent aujourd'hui ces querelles d'école. Il a tâté de tout dans son inlassable quête de la vérité humaine. Comme le dit Léonie Villard, le réel chez lui « est élargi et approfondi par une vision poétique de ce qu'il y a de tragique dans la vie et dans la destinée. » Et comme il le fait dire à l'un de ses personnages : « Le bégaiement, c'est notre éloquence naturelle à nous, créatures du brouillard ». C'est vrai jusqu'à ses toutes dernières pièces, Le marchand de glace est passé (The Iceman Cometh, 1946) – Le livreur de glace va passer serait plus exact –, grand drame lyrique où, dans un bouge du port, des ivrognes se souviennent, le cerveau embrumé par l'alcool, et Une Lune pour les déshérités (A Moon for the Misbegotten, 1947), hymne d'amour au frère « maudit », Jamie.
Bibliographie sélective
- O'Neill, son and playwright , by Louis Sheaffer, BostonToronto : Little Brown, cop. 1968
- Critical essays on Eugene O'Neill , [ed. by] James J. Martine, Boston, Mass. : G. K. Hall., cop. 1984
- The Eugene O'Neill companion , Margaret Loftus Ranald, Westport (Conn.) : Greenwood press, 1984
- Eugene O'Neill and the emergence of American drama , ed. by Marc Maufort, AmsterdamAtlanta, GA : Rodopi, 1989
Classement
Spécialité : Amérique du Nord et Iles Britanniques
- États-Unis
- 19ème siècle
- 20ème siècle