Festival de Nancy
Événement culturel d'importance majeure, ce festival a bouleversé en vingt ans le paysage théâtral. Dynamique, souvent brouillon et volontiers provocateur, il a renouvelé l'expression théâtrale, le mode de fonctionnement des troupes, leur rapport au public. Il a bousculé les habitudes, contribué au brassage des cultures et révélé la plupart des gens de théâtre les plus célèbres aujourd'hui.
Le festival est né en 1963 de l'amour du théâtre d'un jeune professeur de droit de Nancy, une ville dont l'éclat appartient au passé. Soucieux de la sortir de son atonie culturelle, Jack Lang imagine de lancer (du 16 au 30 avril) un festival en rupture avec le théâtre établi, professionnel ou amateur. Il fera donc appel à des troupes universitaires ; elles ont la même ambition. Pratiquement sans moyens, il est secondé par sa femme Monique et de nombreuses bonnes volontés. Presque en tout, et toujours, le festival a fonctionné sur le bénévolat. Lang s'assure le soutien, qui ne lui fera jamais défaut, du recteur Imbs. La municipalité reste sur ses gardes.
En 1963, douze compagnies, toutes européennes, rallient Nancy ; elles sont vingt-cinq en 1964, dont deux d'Amérique du Nord et deux d'Afrique. Leur nombre s'accroît d'année en année, l'aire de recrutement s'élargit. La création collective et l'expression corporelle prédominent, on tend à « libérer l'acteur de la dictature du texte ». Il y a recherche dans les formes ; l'esprit est à la contestation.
Le Festival international de théâtre universitaire (1963-1967)
Les spectacles se déroulent dans le prestigieux théâtre municipal. Les troupes sont mises en compétition, des prix sont décernés. Acteurs et public mêlés animent tard dans la nuit la place Stanislas. Séminaires, colloques, expositions accompagnent les manifestations théâtrales. Le festival s'est doté d'une revue trimestrielle, Théâtre et Université. En 1965, une école théâtrale est créée, le CUIFERD (Centre universitaire international de formation et de recherches dramatiques). Elle fonctionne toute l'année et survivra d'un an au festival. Villégier, Kokosowski, Patte, Basualdo l'ont dirigée. Jourdheuil, Chartreux, Perrier y sont passés. Peymann a fait ses débuts au festival, ainsi que Chéreau et Knapp. Grotowski y a exposé ses théories en 1964 et dirigé en 1965 des travaux d'acteurs.
Mais, en 1967, le théâtre universitaire est en crise ; beaucoup de troupes sont devenues plus ou moins professionnelles, elles contestent concours et prix. Il faut changer de formule.
Le Festival mondial du théâtre de Nancy (1968-1983)
Au recrutement sur dossiers est substituée une très large prospection sur le terrain, par des bénévoles amis. Le renom s'accroît. Les révélations se multiplient (surtout jusqu'en 1977) dans une atmosphère de créativité fiévreuse. Mais la turbulence engendre des péripéties qui ont à plusieurs reprises menacé l'existence du festival. Il a néanmoins duré jusqu'en 1983 : seize festivals en vingt ans. 1968 est particulièrement agité : invitations trop nombreuses, afflux d'un public difficile à canaliser. Le festival éclate dans la ville ; il investit salles municipales et brasseries, dresse des chapiteaux. Municipalité et bourgeoisie nancéiennes supportent mal des troupes qu'elles cataloguent comme « gauchistes », d'autant que les salles sont prises d'assaut, que la sécurité ne peut être toujours assurée ni quelques bagarres évitées. On accusera le festival (qui s'est déroulé du 19 au 28 avril) d'avoir préfiguré, voire préparé, le mouvement contestataire des étudiants parisiens en mai. Le festival de 1969 s'est étendu encore, cette fois, à la banlieue (édification d'une cité du théâtre à Laxou). La mesure est comble pour le maire qui ampute les crédits. Lang décrète une pause.
Ces deux festivals ont révélé le Bread and Puppet, les Campesinos, le Pistol Teater, le Roy Hart, et les Français Vitez, Jourdheuil, Bisson. En 1971, on a limité les invitations. L'orientation esthétique change. Le théâtre « gesticulatoire » n'est plus de mise. « Le temps est venu du silence et de l'image » (Lang). La personnalité des chefs de troupe s'affirme : Bob Wilson bouleverse avec le Regard du sourd, Tadeusz Kantor étonne avec la Poule d'eau.
Lang a accepté en mars 1972 la direction du Théâtre national de Chaillot. Il ne dirige plus le festival, sans cesser pour autant de s'intéresser de très près à son déroulement. Les directeurs, qu'il choisit parmi ses collaborateurs, impriment chacun leur marque à des festivals qui ne sont plus des rendez-vous aussi réguliers. Lew Bogdan (1973-1975) privilégie les groupes de tradition populaire. C'est encore sur le « théâtre comique populaire » que met l'accent Michèle Kokosowski en 1976 ; l'année suivante elle ménage le retour des troupes vedettes qui ont consacré Nancy : Bread and Puppet, Kantor, et révèle Bausch. C'est un moment brillant, une apothéose. Bogdan revient à la direction en 1980. On se souviendra de Prométhée porte-feu, spectacle insolite d'André Engel. Mais le festival se ressent des tiraillements dans l'équipe dirigeante. Le conseil d'administration porte à la présidence le Dr A. Duprez, chargé de surmonter les éternelles difficultés financières. Bogdan s'en va. Françoise Kourilsky organise en 1981 un festival presque uniquement nord-américain (Karole Armitage). Mira Trailovic n'est en 1983 que directrice artistique sous la présidence du Dr Duprez. L'ambiance n'y est plus. On a le sentiment qu'il n'y a plus rien d'essentiel à découvrir. Ce festival à deux têtes est le dernier ; l'année suivante, il se dilue plus qu'il ne se prolonge, confondu avec le Théâtre des Nations.
Bibliographie sélective
- Nancy sur scènes , au carrefour des théâtres du monde, [textes et documents réunis par Roland Grünberg et Monique Demerson ; publié par le Festival mondial du théâtre de Nancy], Nancy : la Ville, 1984
- Le Festival mondial du théâtre de Nancy , une utopie théâtrale, 1963-1983, un récit écrit et documenté par Jean-Pierre Thibaudat, Besançon : les Solitaires intempestifs, cop. 2017
Classement
Spécialité : Institutions et lieux
- France
- 20ème siècle