KANTOR Tadeusz

Wielopole, Cracovie, 1915 - Cracovie, 1990)

Peintre, scénographe, metteur en scène, auteur polonais.

Il est connu surtout pour son « théâtre de la mort ». Par la force plastique et la complexité philosophique de ses réalisations, il est une des personnalités marquantes du théâtre de l'après-guerre.

Premiers repères

Par sa formation de plasticien et de scénographe, Kantor se rattache au constructivisme russe et allemand, mais aussi au dadaïsme (Duchamp et Picabia) et au surréalisme. En 1944, sous l'occupation, il fonde à Cracovie un Théâtre expérimental clandestin. Balladyna de Słowacki et Powrot Odyssa (Le Retour d'Ulysse) de Wyspiański sont déjà caractérisés par le recours à la matière brute, aux objets réels (« objet prêt ») et par l'abandon du lieu théâtral. Pendant la période stalinienne, Kantor délaisse la peinture pour réaliser des scénographies : le constructivisme y alterne avec la création d'espaces nus. En 1955 il fonde le groupe Cricot 2 (anagramme de To cyrk, le cirque) qui renoue avec le groupe du même nom qui avait réuni beaucoup d'artistes pendant la guerre. Écrivains, peintres, acteurs non professionnels font l'expérience d'un « comportement libre et gratuit » dans les caves de la galerie Krysztofory. To Cyrk (Le Cirque) de Milkuski et Matwa (La Pieuvre) de Witkiewicz sont accompagnés de textes qui fixent une réflexion sur le théâtre, mais aussi sur la réalité. Avec les manifestes du « théâtre informel » et celui sur les « emballages » (1960 et 1962), Kantor se propose de détruire et de reconstruire la forme à partir de la matière brute. Il libère l'objet de toute fonction pratique : « la réalité du rang le plus bas », « entre éternité et poubelle », devient enfin libre d'être en tant que telle. En 1963 avec Le Fou et la Nonne (Wariat i zakonnica) Kantor lance Le Manifeste du théâtre zéro où il continue sa destruction des apparences : les acteurs doivent jouer « en sourdine », la signification des mots est réduite à zéro, les sentiments sont abandonnés. En 1967 avec La Poule d'eau (Kurka wodna) de Witkiewicz, Kantor montre des acteurs devenus des « errants éternels », soudés et comme « emballés » dans des costumes ne faisant qu'un avec la masse des valises. C'est aussi la période des happenings : La Leçon d'anatomie d'après Rembrandt (Lekcja anatomii wedlug Rembrandta, 1968) et des emballages : Le Grand Emballage (Krzesto ambalaz) . À l'époque de la civilisation de consommation, Kantor, avec le Manifeste 70 (Manifest 70) et l'exposition Multipart à Varsovie, propose une œuvre d'art dépourvue de toute valeur et de toute signification donc impossible à être « consommée ».

L'artiste international

Avec la présentation à Nancy de La Poule d'eau (1971), Cricot commence sa carrière internationale qui continue avec Les Mignons et les Guenons (Nadobnisie i koczkodany) de Witkiewicz (1973) et, en 1975 avec La Classe morte (Umarla Klasa) , spectacle mythique tenu pour l'œuvre la plus représentative de Kantor. Le texte mélange Tumeur cervicale de Witkiewicz à des situations éloignées du sujet de la pièce (des vieillards sur les bancs d'une classe revivent leur jeunesse). L'auteur est un partenaire : « Je ne joue pas Witkiewicz, je joue avec lui », dit Kantor. Assis sur les bancs dès avant l'entrée du public, les vieillards sont tantôt des écoliers, tantôt des êtres cataleptiques portant les mannequins de leur enfance sur les épaules, tantôt les personnages de la pièce. Les actions, soutenues par des leitmotive (une valse très connue du début du siècle), se mêlent aux sonorités du texte, aux lamentations. Toujours présent sur scène afin de briser l'illusion théâtrale, Kantor dirige une « séance dramatique » avec les gestes d'un chef d'orchestre. Jamais la frontière entre la vie et la mort, la matière vivante et inanimée dont parle Bruno Schultz n'avait été présentée avec autant de force et d'humour. Ici le modèle de l'acteur est la figure de cire et le cadavre.

Après Où sont les neiges d'antan ? (Gozie są riegdy siejsze sniegi) , cricotage (happening, forme brève) réalisé à Rome en 1979, Kantor s'installe à Florence où il crée Wielopole-Wielopole (1980) en collaboration avec le Teatro Regionale Toscano. Ici Kantor est aussi l'auteur du texte : il y règle ses comptes avec la martyrologie polonaise, la religion catholique, l'antisémitisme, la famille, l'armée. À partir de souvenirs inspirés de sa propre famille, représentée sans aucune tendresse, la pièce devient un chemin de croix aussi douloureux que blasphématoire. Les phrases toutes faites tirées de la vie quotidienne sont traitées comme des thèmes musicaux intégrés à de la musique « prête » et aux bruits. Réalisé à Nuremberg en 1985, Qu'ils crèvent les artistes ! (Niech Sczezna Artysci) a comme sous-titre « revue ». Kantor y mélange les exploits d'un cirque infernal, celui de Cricot, avec l'histoire de Veit Stoss, le sculpteur cracovien de la Renaissance mis en prison à Nuremberg, qui devient la projection de Kantor lui-même et de l'artiste contemporain, avec également les personnages d'un roman d'Unilowski. Chaque personnage a des rôles et des fonctions multiples qui se superposent sans aucun souci du « suivi » de la fable.

La boucle bouclée

Avec Je ne reviendrai jamais (Nigoy yúztunie powrocé, 1988) Kantor lui-même devient l'acteur principal de la pièce où il joue son propre rôle. Entouré des personnages de toutes ses pièces il s'identifie à Ulysse qui revient du voyage, mais Ithaque n'existe plus. Avec cette pièce Kantor achève la tétralogie du « théâtre de l'amour et de la mort » où il a créé les archétypes de sa propre commedia dell'arte où, d'une pièce à l'autre, les personnages se superposent et où les situations reviennent, identiques. Cet univers marqué par le désespoir de la guerre, de la bêtise humaine et surtout de la répétition et de la mort est traversé par une veine ironique sensible au niveau des dialogues et dans la gestuelle souvent comique et grotesque des acteurs.

Bibliographie sélective

Rédacteur(s)
Éditions Bordas, 2008

Classement

Spécialité : Europe centrale et Russie

Zone(s) géographique(s) :
  • Pologne
Période(s) :
  • 20ème siècle
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Date 1ère mise en ligne
Dernière modification
15/06/2026

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