Didactique
(Théâtre)
Forme de théâtre qui a pour objet d'instruire son public, afin qu'il adopte une attitude nettement dirigée.
Didactique et morale
Comme d'autres formes, littéraires et artistiques, le théâtre a de tout temps comporté une dimension didactique, une œuvre théâtrale étant censée transmettre une signification. Mais plus précisément : dans l'Antiquité grecque, Aristophane voulait que le poète comique soit un professeur de morale et un conseiller politique ; le théâtre sacré du Moyen Age tendait à rendre accessible à tous le dogme chrétien ; les collèges de jésuites durant la Contre-Réforme utilisaient le théâtre comme arme idéologique ; au XVIIe siècle Racine prétendait suivre l'exemple des auteurs tragiques grecs qui voyaient dans le théâtre une école de la vertu au même titre que les écoles de philosophie ; au siècle des Lumières les philosophes concevaient l'art dramatique comme facteur éducatif et civilisateur : d'Alembert lui confère la vertu de former le goût des citoyens, Diderot veut qu'il illustre la moralité, Condorcet préconise qu'il soit une école de la vertu et de la liberté, Lessing l'entend comme transformateur des passions en dispositions vertueuses, et Schiller en fait une institution morale.
Dans la seconde moitié du XIXe siècle, avec l'élargissement populaire du public et l'évolution des idées sociales, on voit paraître une forme théâtrale dite « théâtre à thèse », qui affiche sinon une visée didactique du moins une volonté polémique proche.
Didactique et science
Une variété curieuse de théâtre didactique est représentée par le Théâtre scientifique, dont les auteurs, Eugène Moret, Louis Figuier et sa femme ont contribué, avec maints hommes de sciences, pédagogues et journalistes de la seconde moitié du XIXe siècle à faire connaître au grand public les grandes découvertes. Louis Figuier a à son actif Les Six Parties du monde et un Denis Papin, sa femme un Gutenberg ; on trouve encore, émanant d'autres plumes, Un voyage au Mississippi et des Tableaux géologiques ; Keppler et Franklin ont également donné lieu à dramatisations. Dans la préface de son Théâtre scientifique (1889), Figuier a beau prétendre lier l'instructif à l'agréable, ses pièces sont surtout riches d'une couleur locale digne du Tour du monde en 80 jours, façon Châtelet d'avant-guerre, et d'une écriture dramatique aussi naïve que celle du Douanier Rousseau : le scientifique est noyé dans le sentimental et l'anecdotique. À peine pourrait-on citer, pour sauver du ridicule le Théâtre scientifique, La Nouvelle Idole (1899) de Curel, pièce ambitieuse sur les risques et les méfaits de l'expérimentation humaine, mieux faite pour l'amphithéâtre que pour le théâtre, comme n'a pas manqué de le relever le sarcastique Sarcey.
Didactique et politique
Le renforcement de la classe ouvrière et de ses valeurs ainsi que l'avènement d'un public issu d'elle favorisent, en Allemagne surtout, l'essor d'un théâtre social et politique (dont Les Tisserands, pièce célèbre de Hauptmann), mais aussi, par exemple en Russie, les pièces de Gorki (Les Estivants, Vassa Železnova), c'est-à-dire d'un théâtre qui tend à instaurer une relation d'ordre didactique entre la représentation et son spectateur, que ce soit sur le plan des thèmes, des formes d'expression ou du message. Le théâtre expressionniste transmet également un effet polémico-didactique dans certaines pièces (La Culotte de Sternheim, Corail, Gaz I, Gaz II de Kaiser, Hop là ! Nous vivons de Toller).
Après la révolution russe la vague du théâtre prolétarien, particulièrement en Allemagne et en URSS, déclare expressément sa vocation didactique, puisque selon R. Leonard (initiateur du Proletarisches Theater) et Piscator (initiateur du Politische Theater), il doit poursuivre une « action claire et sans ambiguïté sur la sensibilité du public ouvrier […] de propagande et d'éducation sur les masses ». Et c'est aussi dans ce sens que va le travail de Meyerhold, à savoir que le théâtre « contribue à former l'homme nouveau et à l'entraîner ».
Cependant, pour qu'il soit possible de qualifier de « didactique » telle forme de théâtre, il faut qu'elle soit prioritairement et par-dessus toute autre fonction une forme vouée à éduquer ; d'autre part, le théâtre didactique n'a pas nécessairement une fonction d'agitation et de propagande (agit-prop). Dans le cadre de sa conception épique du théâtre, Brecht a défini et produit, à un moment donné de son travail, des pièces (appelées essais) qu'il a dénommées didactiques (les Lehrstücke, dont : La Décision, Celui qui dit oui, Celui qui dit non, Le Vol de Lindbergh, L'Importance d'être d'accord). Le propos de Brecht était de faire du théâtre un « instrument d'enseignement » et non de simple consommation comme le théâtre bourgeois. Toutefois, il attachait autant d'importance à la manière de pratiquer ce théâtre qu'au résultat à obtenir ; les acteurs devaient « enseigner en s'instruisant » du même coup. Et s'il les concevait dans la perspective d'une transformation révolutionnaire de la société, les Lehrstücke ne faisaient pas de l'action une visée directe ; ils l'entendaient dans un sens général, supposant d'abord une attitude d'esprit, une éthique politique, l'assimilation d'une dialectique : ce qu'il faut savoir ou comprendre pour changer le monde par l'action. Par ces précautions de Brecht on perçoit combien le théâtre didactique risque de se réduire à un théâtre de propagande martelant une thèse. La formule de Frisch, « pièce didactique sans doctrine » – pour désigner son Biedermann et les incendiaires –, rendrait donc compte au plus juste de la finalité paradoxale d'un véritable théâtre didactique.
La forme du théâtre proprement didactique requiert certaines conditions : elle est directement liée à la demande potentielle d'un public actif, impliqué dans la lutte politique ; par sa fonction elle nécessite des pièces courtes et peu complexes, au message lisible, techniquement souples, et écrites en référence aux préoccupations liées au contexte social et politique.
Après mai 1968 et durant les années soixante-dix, on a connu, en France, aux Pays-Bas, en Allemagne, en Italie, un regain de théâtre didactique, proche de l'agitation, mais assez éloigné de la propagande (dans le sens où le théâtre de propagande était généralement attaché aux partis communistes), et élargi à des formes parfois plus originales que dans les années vingt, et à des thèmes nouveaux, tels que ceux de la condition des femmes, du stalinisme, de l'écologie.
Pour aborder le principe du théâtre didactique, il faut avoir en vue à la fois le rôle longtemps idéologique des arts et de la littérature, et le caractère particulier d'une période postérieure à la révolution russe dans laquelle l'art était conçu comme devant prendre part à la révolution. Mais il faut également, pour faire juste mesure, le regarder du point de vue d'un art, et donc d'un théâtre, qui, au cours du siècle présent, a revendiqué son indépendance à l'égard d'une quelconque finalité politique ou idéologique. Ainsi, notamment après la Seconde Guerre mondiale, est né un théâtre (Ionesco, Beckett) qui, peut-être plus qu'il ne l'a jamais été, s'affirmait étranger à tout didactisme, c'est-à-dire à une subordination qui aurait réduit ses possibilités d'expression spécifique.
Bibliographie sélective
- Lecture de Brecht , Bernard Dort, Paris : Éditions du Seuil (Tours, impr. Mame), 1960
- Le Théâtre d'agit-prop de 1917 à 1932 , Équipe Théâtre moderne du G.R. [Groupe de recherches] 27 du C.N.R.S. [Centre national de la recherche scientifique]... ; collectif de travail, Claude Amey, Claudine Amiard-Chevrel, Odette Aslan, Georges Banu... [etc.], Lausanne : la Cité-l'Âge d'homme[Paris] : [Centre de diffusion de l'édition], 1977
- Théâtre et sciences , le double fondateur, Jacques Baillon, ParisMontréal (Québec) : l'Harmattan, 1998
Classement
Spécialité : Lexique théorique et théoriciens
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