Jésuites
(Théâtre des)

Genre de dimension européenne, apparu peu après le milieu du XVIe siècle en application des décisions du concile de Trente, le théâtre a connu une place centrale dans les programmes des collèges des jésuites à l'époque classique en France, en Allemagne et en Espagne.

Théâtre et pédagogie

Encore les jésuites font-ils du théâtre un usage très précis. Ils mettent d'abord l'accent sur les textes (souvent écrits en latin par les professeurs eux-mêmes), dont les sujets, en principe religieux dans la pure doctrine, mais bientôt aussi profanes, se présentent toujours avec une évidente volonté d'édification, au moins pour leur public. Pour les acteurs, au contraire, l'essentiel n'est pas là : les jésuites, qui avaient à charge la formation des futurs cadres de la société de l'Ancien Régime, mettent en avant que l'exercice du jeu de représentation éduque le comportement social des élèves, et de ce fait une formation « mondaine » n'est pas pour les effrayer. (On sait en revanche que l'expérience de Racine avec les demoiselles de Saint-Cyr mit tellement en lumière la contradiction entre le texte, même édifiant, et les aspects mondains de la pratique du théâtre que l'expérience fut interrompue.) En rapport avec la pratique de leur temps, le jeu est chez les jésuites axé essentiellement sur la « déclamation » des textes, avec le soutien de la « gesticulation » : héritiers en cela de la tradition latine de Quintilien, ils appliquent à l'acteur les techniques de l'orateur, notamment de l'orateur sacré en chaire ; il ne s'agit donc pas de l'invention d'un jeu intériorisé, mais de l'apprentissage d'une gestuelle éloquente qui souligne par des procédés de construction corporelle les effets de sens de la phrase oratoire. Sont ainsi mises en avant comme objectif de formation l'aisance de la parole, la correction du maintien, la force de conviction, dans un rapport de valorisation de la personne sociale. Il s'agit en somme d'exercices et d'apprentissages, d'imitation et de reproduction. Leur enseignement ne met nulle part l'accent sur l'exploration des mécanismes psychologiques du jeu ni sur la valeur éducative de la recherche artistique. Le théâtre professionnel, pratique culturelle dominante, impose de l'extérieur ses formes esthétiques : le théâtre scolaire des jésuites s'y glisse sans les questionner.

En France

Le théâtre des jésuites, modèle de « théâtre d'éducation », se développe dans les collèges fondés par la Compagnie de Jésus dès 1579 (le premier établissement d'instruction ouvre ses portes à Clermont en 1564) et jusqu'en 1762, date de la fermeture des établissements.

Les représentations dramatiques font partie des études et les meilleurs élèves s'exercent toute l'année à y paraître. Les pères jésuites (comme le père du Cerceau, le père Porée) contribuent à la création d'un répertoire, surtout en latin, composé de tragédies et de quelques comédies, d'intermèdes dansés. Il s'agit aussi bien de former les mœurs que d'apprendre aux élèves à exercer leur mémoire, à régler leur air, leurs gestes, leur contenance. Les représentations se donnent dans la salle des Actes ou sur des échafauds construits dans la cour du collège, parfois dans un château ou une salle prêtée en ville, ce qui renforce leur caractère événementiel. Les familles paient les costumes et parfois les décors.

Le théâtre est aussi relié à l'actualité (par allusions ou transpositions) et vise des objectifs polémiques ou sociopolitiques, en célébrant par exemple la monarchie chrétienne. Par son biais, les collèges s'ouvrent au monde extérieur et marquent leur influence dans la bonne société. Il n'est pourtant pas toujours facile aux jésuites de justifier l'usage du théâtre, souvent condamné par l'Église. Ils s'y emploient activement, comme dans l'Homme instruit par les spectacles (1726) du père Porée :

Le théâtre, ce champ stérile/Semé de dangers et d'ennuis/Peut même devenir fertile,/Et des fleurs il naîtra des fruits.

En Allemagne

Le théâtre des jésuites va connaître en Allemagne un développement particulier : une vingtaine de scènes au début du XVIe siècle, une production annuelle de cent vingt à cent cinquante pièces, constituant un énorme corpus, en majorité non imprimé, dont l'inventaire n'a été dressé qu'à une date récente. Grands pédagogues, les jésuites ont su opposer aux genres dépouillés issus de la Réforme des pièces souvent à grand spectacle, avec allégories, musique et ballets, uniquement en latin, et qui ont pour fonction de diffuser les thèses de la Contre-Réforme. Les personnages privilégiés sont le saint, le martyr et le damné ; les thèmes : essentiellement la conversion et la damnation. La première pièce marquante est Udo de Jakob Greber. Reprenant le motif de Théophile, elle traite un thème voisin de l'Histoire du Docteur Faust, paru la même année (1587), œuvre luthérienne dont elle constitue la réplique catholique : l'étudiant Udo réussit à tromper l'Église en devenant archevêque, mais mène une vie de débauche qui le conduit à la damnation. D'une manière analogue, dans Cenodoxus (achevé en 1609, traduction allemande en 1635), Jakob Bidermann (1578-1639) montre un « docteur de Paris » fier de son savoir, qui ne suit ni sa conscience ni son ange gardien Cenodoxophylax, mais le diable Panurgus et la mauvaise conseillère Philautia. Devant son lit de mort, un grand débat oppose l'ange et le diable. L'âme du défunt comparaît ensuite devant le tribunal du Seigneur. Dans l'épilogue, Bruno, ami de Cenodoxus, déclare en antithèse renoncer au monde. Il sera le fondateur de l'ordre des Chartreux. Philémon martyr (1615), également de Bidermann, représente la conversion d'un comédien romain sous Dioclétien, au temps des persécutions contre les chrétiens. Autres auteurs : Jakob Balde (Jephtias, 1637) ; Jakob Masen ; Nicolas Avancini (Pietas victrix, 1659).

En Bohème

Le théâtre des jésuites commence à se développer peu après l'installation de ceux-ci en Bohême (1556). Le théâtre tient une place importante dans leur système pédagogique où il joue un rôle éducatif (en fournissant aux élèves les bons ou les mauvais exemples) et didactique (la maîtrise du latin et de l'art oratoire). Dans chaque collège, les représentations sont données plusieurs fois par an, surtout à la fin de l'année scolaire. Si, au XVIIe siècle, ce sont surtout de longues pièces, jouées par des élèves choisis au sein de toutes les classes, au XVIIIe siècle une autre pratique s'installe : c'est chaque classe qui donne une représentation. Les thèmes privilégiés en sont la vie à la Cour, les relations entre un souverain et ses fils ou entre deux frères ainsi que des histoires de la vie des saints et martyrs. La plupart des textes contiennent un prologue, un épilogue et un ou plusieurs chœurs, où le sujet est représenté d'une manière allégorique. Ces pièces laissent supposer la quasi-absence de machinerie scénique, mais c'est la danse et surtout la musique qui y jouent un rôle important.

Outre ces représentations scolaires, les jésuites donnent de grands spectacles à l'occasion d'événements solennels, comme les couronnements, les canonisations (Constantinus victor, 1627 ; Sub olea pacis et palma virtutis, 1723). De toute cette immense production dramatique, il ne nous reste qu'une petite partie : une centaine de manuscrits et quelques textes imprimés. Le seul auteur dramatique dont l'œuvre complète ait été imprimée, est Karel Kolčava (1656-1717). Écrits probablement comme des pièces-modèles, ses textes n'ont peut-être jamais été joués en public.

En Espagne

Parmi les méthodes pédagogiques nouvelles implantées par les jésuites en Espagne, le théâtre joue un rôle important. Il était d'usage, dans leurs collèges, que chaque classe monte, à la fin de l'année scolaire, une pièce en langue latine. Outre la maîtrise de la gestuelle et de la diction, ces spectacles qui dramatisaient des thèmes de l'histoire antique ou nationale, ou encore des exemples moraux ou spirituels, contribuaient à parachever la formation des élèves. Ces pièces furent souvent écrites soit en latin, soit en castillan, ou dans un mélange des deux langues. Les thèmes proviennent pour la plupart de la Bible. Ignorant les codes du théâtre néoclassique, la production de ces œuvres fut abondante. Au XVIe siècle, le père jésuite Pedro Pablo Acevedo écrivit vingt-cinq tragédies. La plus célèbre s'intitule Lucifer furens, en prose latine et chœurs castillans. Les personnages allégoriques alternent avec les personnages concrets au service d'une démonstration hautement moralisatrice égayée cependant de motifs et de chants populaires. Représentée en 1580, la Tragedia de San Hermenegildo a une grande intensité dramatique. Elle est l'œuvre du père Hernando de Avila, du père Melchor de la Cerda et du poète lyrique Juan de Arguijo. Il s'agit du conflit entre la foi et la politique incarnées dans deux personnages, Hermenegildo et le roi (son père), Leovigildo, dont les états d'âme se matérialisent en figures allégoriques. Cette tragédie est considérée comme le chef-d'œuvre du théâtre universitaire. Il est intéressant de rappeler aussi les sévères censures contre le théâtre émises par le célèbre jésuite Juan de Mariana (1536-1624) dans son traité De spectaculis (1609), ainsi que par le père P. de Ribadeneyra (1527-1611) et d'autres membres de la Compagnie de Jésus.

Bibliographie sélective

Rédacteur(s)
Édition Bordas 2008

Classement

Spécialité : Institutions et lieux

Zone(s) géographique(s) :
  • Espagne
  • Allemagne
  • France
Période(s) :
  • Renaissance
  • 17ème siècle
  • 18ème siècle
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Date 1ère mise en ligne
Dernière modification
15/06/2026