Thèse
(Théâtre à)
Forme radicale du théâtre didactique, par laquelle l'auteur se donne droit de tribune pour défendre des idées le plus souvent relatives à la réalité sociale, politique, ou morale, de son époque.
Ce théâtre se caractérise par deux traits fondamentaux : d'abord, la thèse défendue passe par un personnage ouvertement porte-parole de l'auteur ; ensuite, les idées exposées le sont hors situation. Toutefois, la frontière n'est pas toujours facile à tracer entre certaines pièces dites « à thèse » et d'autres non considérées comme telles : nombre d'œuvres, en effet, défendent des idées, plus ou moins hors situation. Dès lors, c'est plus une différence de degré qu'une différence de nature qui permet de distinguer et de définir le théâtre à thèse. Enfin, le théâtre à thèse, qui est un théâtre d'idées, déploie tout un appareil rhétorique à la fois dans sa composition et dans ses effets, pour séduire et persuader son public. Très travaillé, très calculé, il exclut donc toute forme d'agit-prop.
C'est au XIXe siècle que le théâtre à thèse prend naissance, avec Dumas fils qui déclare : « Il faut mettre le théâtre au service des grandes réformes sociales et des grandes espérances de l'âme. » Il relève du genre sérieux issu des Lumières : les auteurs du théâtre à thèse reprennent le projet, cher au XVIIIe siècle, d'un théâtre comme « institution morale » (Schiller) en le radicalisant. Augier, par exemple, se fait l'apôtre de la famille et il dénonce tout ce qui peut la menacer (l'Aventurière, 1848). Le théâtre à thèse est très en vogue tout au long du XIXe siècle : il se rencontre chez des dramaturges préoccupés par des problèmes sociaux tels que le divorce (Hervieu, Les Tenailles, 1895), la condition féminine (Bataille, Brieux), les conflits entre patrons et ouvriers (de Curel). Les idéalistes eux aussi ont recours au théâtre à thèse pour défendre leurs convictions (Villiers de L'Isle-Adam, La Révolte, 1870). Le genre passe les frontières, et se retrouve notamment chez Shaw, Gorki, et Ibsen dont les pièces sociales ont eu une grande influence (Maison de poupée, 1879). Au XXe siècle, Sartre est un représentant majeur du théâtre à thèse : il y met en application la philosophie existentialiste qu'il a développée dans son œuvre théorique. Enfin, et dans une tout autre perspective, Brecht lui aussi puise dans le théâtre à thèse, et en reprend la structure du personnage porte-parole qui harangue, hors fable, le public. Cependant au cours du XXe siècle, d'autres formes de théâtre didactique ont émergé, tel le théâtre d'intervention ou de propagande, qui refusent le théâtre à thèse en ce qu'il a de trop rhétorique.
Du point de vue dramaturgique, l'écriture du théâtre à thèse a une double fonction : élaborer à la fois une fable – où des personnages sont en interaction, en conflit – et une démonstration, par le biais du personnage porte-parole de l'auteur. Ce dernier se voit donc chargé d'introduire un point de vue sur l'action, ce qui le mène tout naturellement à en faire le commentaire et à en tirer les leçons. C'est le cas par exemple d'Hoederer, dans les Mains sales de Sartre, qui expose longuement à l'idéaliste Hugo son point de vue sur la nécessité de « se salir les mains » en politique. Son discours débouche sur une véritable leçon philosophique délivrée au public.
Le théâtre à thèse, comme par ailleurs le roman à thèse, a mauvaise presse aujourd'hui. Son ton de prêche est en général mal reçu du public moderne, qui n'aime guère l'allure doctrinale de tirades théâtralement très pauvres. Le climat de suspicion qui règne autour de ce théâtre trop ouvertement didactique, à l'heure du reflux des idéologies, en fait une forme repoussoir, essentiellement négative.
Bibliographie sélective
- Le théâtre de Dumas fils et la Société contemporaine , O. Gheorghiu, Nancy, Société d'impressions typographiques, 1931. Gr. in-8, 636 p. [1976]
- Émile Augier et la comédie sociale , Henry Gaillard de Champris, Paris : B. Grasset, 1910
- Un Théâtre de situations , Jean-Paul Sartre ; textes rassemblés, établis, présentés et annotés par Michel Contat et Michel Rybalka
Classement
Spécialité : Lexique théorique et théoriciens
- 19ème siècle
- 20ème siècle
- 21ème siècle