TOLLER Ernst
Auteur dramatique allemand.
Toller représente l'expressionnisme politique en ce qu'il a de plus ouvert. Ses drames, emportés par un souffle libérateur, sont d'un autre côté retenus par les interrogations de la conscience devant les essais et erreurs de la révolution sociale au XXe siècle.
Ce fils d'un commerçant juif de Posnanie a commencé par aimer « les livres que l'école interdit : Hauptmann et Ibsen, Strindberg et Wedekind », et a poursuivi ses études aux universités de Grenoble, de Heidelberg, puis de Munich. Là, il se lie au mouvement ouvrier et devient en 1919 président de la République bavaroise des conseils. Incarcéré après l'écrasement de cette révolution, il confirme en prison sa vocation d'écrivain. Sa première pièce, La Conversion (Die Wandlung, 1919, écrite vers la fin de la guerre en 1917-1918) est un manifeste de l'expressionnisme, tant par sa structure, le drame à stations, que par son motif, la quête de l'homme nouveau dans l'Europe en crise. Le héros Friedrich (le « riche en paix ») passe de la nation à l'humanité, individu promis à l'universel au terme d'un parcours allégorique, où à chaque étape, mi-réaliste mi-onirique, recommence l'affrontement de l'esprit avec les puissances de mort (la banque, l'armée). Homme-Masse (Masse-Mensch, 1921) corrige cet idéalisme menacé d'abstraction en insérant l'intellectuelle Sonia Irène L., un double de l'auteur, dans l'action prolétarienne, et en polarisant ainsi les deux aspects de la révolution sociale : le personnel et le collectif, le moral et le politique. Les antithèses sur lesquelles la pièce est construite font à la fois choc et appel. La parole n'est qu'un élément du spectacle, qui inclut des intermèdes chorégraphiques et musicaux. Cet opéra rouge reflète une difficulté concrète du communisme allemand, mais transcende l'époque, telle une tragédie de l'insoluble, dotée d'une signification quasi religieuse.
Après Die Maschinenstürmer (Les Briseurs de machines, 1922) qui contraste les impulsions de révolte et les exigences d'organisation, Toller prend acte du reflux de l'espérance révolutionnaire sans pour autant fermer la voie du changement. Un réalisme amer paraît succéder à la tragédie utopiste. Hinkemann (1923) met en scène une sorte de Woyzeck émasculé par la guerre, qui s'éprouve tristement ridicule, « comme cette époque ». Der entfesselte Wotan (Wotan déchaîné, 1925) dénonce sur le mode de la comédie l'ascension résistible d'un coiffeur démagogue. Hop là, nous vivons ! (Hoppla, wir leben !, 1927), un des grands succès de la Piscator-Bühne, présente la figure pathétique d'un révolutionnaire attardé dans une société normalisée : cette situation requiert du spectateur un regard complexe. Feuer aus den Kesseln (Le Feu des chaudières, 1930), « spectacle historique », commémore à des fins pédagogiques les origines de la révolution allemande de 1918, tandis que Pastor Hall (Le Pasteur Hall, 1947, écrit en 1939) propose à travers l'évocation d'un héros incompris une analyse du processus de nazification, des facteurs et des fautes qui l'ont rendu possible. Quand Toller lui-même, exilé depuis 1933, se suicide en 1939 à New York, il révèle sa solitude historique, mais celle-ci n'est que provisoire : l'œuvre lui survit, car dans son oscillation entre utopie et critique elle ne laisse aucune place à la démission.
Bibliographie sélective
- Une jeunesse en Allemagne , Ernst Toller ; [traduit par Pierre Gallissaire]
- Ernst Toller et l'expressionnisme politique , René Eichenlaub, Paris : Klincksieck, 1980
Classement
Spécialité : Espace germanique
- Allemagne
- 20ème siècle