Suisse
le théâtre en

Créée en 1291 par trois cantons s'alliant contre les Habsbourg, la Suisse est une confédération d'États autonomes, aujourd'hui au nombre de vingt-six. Chaque canton est souverain en matière de culture, les langues nationales sont au nombre de quatre, la population se partage entre catholiques et protestants, aussi le théâtre offre en Suisse la plus grande diversité.

Moyen Âge et Renaissance

Le théâtre religieux prend naissance à l'abbaye de Saint-Gall au x e siècle. La liturgie de la nuit de Pâques s'augmente de tropes , c'est-à-dire du chant alterné, en latin, des trois Marie se rendant au tombeau du Christ. S'ensuivront quantité de jeux de la Passion . Le premier qui ait été écrit en allemand l'a été à l'abbaye bénédictine de Muri, en Argovie, vers 1250. Parmi les plus célèbres, celui de Lausanne (1453) et celui de Lucerne (1583) dont Renward Cysat nous a conservé l'exacte description.

En 1513, alliances nouvelles : la Suisse compte désormais treize cantons (jusqu'en 1803). Nouvel essor, dynamisé par la Réforme adoptée par les villes – Zurich, Bâle, Berne, Neuchâtel, Lausanne, Genève – et refusée par les cantons primitifs. Ce premier âge d'or du théâtre en Suisse défend les libertés : ainsi, le Altes Spiel von Tell ( l'Ancien Jeu de Guillaume Tell , vraisemblablement joué à Altdorf en 1512-1513), premier drame politique de langue allemande, défend les paysans écrasés d'impôts par les villes ; ainsi Vom rych Mann und dem armen Lazarus ( De l'homme riche et du pauvre Lazare , Zurich, 1529). Il défend enfin la foi réformée : à Berne, paraissent les pièces polémiques de Niklaus-Manuel Deutsch(1484-1530), dont Der Ablasskrämer ( le Marchand d'indulgences ) et, à Genève en 1550, l'admirable Abraham sacrifiant de Bèze.

xviii e- xix e siècles

Passons sur le xvii e siècle, marqué par la censure : catholiques et protestants se méfient du théâtre profane. Subsistent, à Einsiedeln, à Saint-Gall et ailleurs des manifestations de caractère religieux, parfois somptueuses, et le théâtre jésuite scolaire. Nul prince, nulle cour, en Suisse ; nul édifice théâtral avant le xviii e siècle (sauf à Baden : 1673) ; nulle troupe réellement fixe avant 1837, date où Charlotte Birch-Pfeifferimpose à Zurich le meilleur répertoire. En revanche, depuis l'Ancien Jeu de Guillaume Tell de 1512, en passant par Das Eidgenössische Contrafeth ( le Tableau de la Confédération , Zoug, 1672), s'instaure le genre théâtral helvétique par excellence : celui du Festspiel , de la fête commémorative. La Suisse s'est construite à coups de batailles et d'alliances : fragile, l'unité se resserre sur ses grandes dates. La Lettre à d'Alembert sur les spectacles (1758) de J.-J. Rousseau , dont le succès est foudroyant, redonne au genre son essor, vivace jusqu'au xx e siècle. Des écrivains – dont Johann Georg Sulzer– en fixent la dramaturgie. Fait pour le peuple et par le peuple, le Festspiel est un spectacle civique, aux dimensions massives, mêlant acteurs et spectateurs, dans un décor de nature qui utilise l'alpe, le lac, la cascade, la prairie, voire les déplacements en foule de l'un à l'autre. Musique, chœurs et chorégraphie en sont des éléments essentiels. Les personnages sont historiques, fictifs ou allégoriques (la Liberté, la Paix, Helvetia). Pour fêter le centième anniversaire de son entrée dans la Confédération, Genève fait appel en 1914 à Jaques-Dalcroze, Gémier, Appia. À elle seule, la Collection suisse du théâtre, qui réunit à Berne des fonds d'archives, une bibliothèque et une exposition permanente, contient plus de trois cents livrets et partitions de Festspiele . Autre genre populaire, la fête des métiers : la plus célèbre, depuis le xviii e siècle, est la Fête des vignerons de Vevey, organisée tous les vingt-cinq ans. Théophile Gautier*, Rolland*, Gémier, Copeau* en sont de fervents admirateurs. Auteur de l'édition de 1905, René Moraxfera construire trois ans plus tard en pleine campagne, à Mézières, un théâtre de bois dont la scène s'ouvre sur le pré. Le Roi David d'Honegger et de Morax y est créé en 1921.

xx esiècle

Le troisième âge d'or du théâtre en Suisse tient à ce que la confédération est terre d'asile. Les Pitoëff, Copeau y travaillent au moment de la Première Guerre mondiale ; Stravinski y compose avec Ramuzl'Histoire du soldat (1918). Strehler fait ses débuts à Genève. Le Schauspielhaus de Zurich, surtout, accueille émigrants allemands et autrichiens et devient, des années trente à la fin des années cinquante, le haut lieu du théâtre allemand. Sous la direction d'Oscar Wälterlinet de Kurt Hirschfeldy sont créées des œuvres de Brecht, de Frisch, de Dürrenmatt.

Depuis la fin du xix e siècle, chaque ville d'importance a son théâtre municipal, parfois plusieurs. Longtemps sous la coupe des tournées parisiennes, les saisons dramatiques de Suisse romande prennent leur autonomie après la Seconde Guerre mondiale sous l'égide d'Apothéloz, puis grâce à Richard Vachoux, qui, nommé directeur du Théâtre de la Comédie de Genève en 1974, rompt avec les Galas Karsenty-Herbert pour privilégier les productions locales. Besson*, qui lui succède en 1983, Charles Joris, directeur du Théâtre populaire romand dès 1961, et Langhoff*, directeur du Centre Dramatique de Lausanne (CDL) dès 1989, instaurent une pratique régulière des tournées à l'étranger, qui ne cessent de croître à tout point de vue : à partir de 1994, les spectacles d'Omar Porras, notamment, tournent sur plusieurs continents. À l'approche du xxi e siècle, le Théâtre Vidy-Lausanne et la Comédie de Genève, dirigés respectivement par René Gonzalèset Anne Bisangdepuis 1990 et 1999, s'ils sont les mieux dotés de Suisse romande, n'occultent pas quantité d'autres lieux de production et d'accueil, institutionnels ou indépendants. La création théâtrale se décentralise aussi dans les cantons voisins, qui inaugurent de nouvelles salles : le Théâtre des Osses à Givisiez (Fribourg) en 1999 et le Théâtre du Passage à Neuchâtel en 2000.

Les scènes de Suisse alémanique cultivent volontiers le théâtre musical comme le théâtre parlé, auxquels le Théâtre de Bâle (Theater Basel) a ajouté la danse. À Zurich, depuis 1993, le Theater am Neumarkt s'est spécialisé dans la création de textes contemporains. C'est l'époque où s'imposent les écritures de Urs Widmer, Anne-Lou Steininger, Thomas Hürlimannet Lukas Bärfuss, notamment. Dans les théâtres de l'institution, l'existence d'une troupe reste la règle, alors que la dernière troupe permanente de Suisse romande, le Théâtre Populaire Romand installé à la Chaux-de-Fonds, s'est dissoute en 1985. Quant à la Suisse italienne, où les Jésuites ont promu l'art dramatique au xviii e siècle, elle doit la professionnalisation de ses comédiens au développement du théâtre radiophonique dans les années 1930. Le théâtre de cette région est marqué par le plurilinguisme et d'intenses activités dans le domaine de la marionnette, du mime et de la danse expressive, auxquelles le mime et acrobate Dimitri, formé chez Decroux* et Marceau*, aura participé par ses spectacles comme par l'école qu'il fonde en 1975 à Verscio.

La Société suisse du théâtre œuvre en la matière au rapprochement des régions. Elle décerne annuellement à un professionnel de la scène l'Anneau Hans-Reinhart, la plus haute distinction nationale, publie l'Annuaire Scène suisse et la revue Mimos . Dans tout le pays, mêlant en général le théâtre à la danse et à la musique, plusieurs festivals internationaux réunissent par ailleurs un large public une fois l'an. Le Theaterspectakel de Zurich, qui a lieu chaque été depuis 1977, est l'un des plus courus ; le Festival de la Cité à Lausanne et celui de la Bâtie à Genève appartiennent à la même génération. La Fête des Vignerons perdure : celle de 1999, qui réunit 5 200 exécutants pour 250 000 spectateurs, est menée par Rochaix. La Fédération Suisse des Sociétés de Théâtre Amateur regroupe plus de 150 compagnies.

xxi esiècle

Les orientations esthétiques et sociales du théâtre en Suisse au début du troisième millénaire confirment dans l'ensemble celles des années précédentes. On observe par exemple un rapprochement entre les productions institutionnelles et celles qui relèvent du « off », le développement du théâtre destiné aux enfants et aux adolescents, ou encore la grande liberté des formes proposées : la scène peut privilégier la seule profération du texte ou intégrer d'autres arts, danse et vidéo en particulier ; elle peut assumer une fonction de représentation ou s'affirmer comme performance. En témoigne le spectacle conçu par Marthaler* en ouverture de son mandat de direction au Schauspielhaus (2000-2004) et joué en dialecte suisse alémanique, Hotel Angst .

La formation aux arts de la scène, pour sa part, évolue rapidement. La SPAD (Section professionnelle d'art dramatique) à Lausanne et l'ESAD (École supérieure d'art dramatique) à Genève travaillaient dans la voie tracée par leurs anciens doyens, Steiger et Stratz, lequel devint directeur du Conservatoire national supérieur d'art dramatique de Paris en 2001 ; elles laissent place en 2003 à la HETSR (Haute école de théâtre de Suisse romande), sise à Renens, que dirigent Yves Beaunesnepuis Jean-Yves Rufdès 2007. À l'Université de Berne, l'IET (Institut d'études théâtrales) publie en 2005 le premier Dictionnaire du théâtre en Suisse , riche de 3 600 entrées rédigées chacune dans l'une des quatre langues nationales. Sont enfin à signaler des mesures favorables aux auteurs. Dirigée par un homme de théâtre, Philippe Morand, une collection consacrée exclusivement aux textes dramatiques s'ouvre en 2005 chez Bernard Campiche Éditeur. Parmi ses premières publications, quatorze pièces de Jacques Probst. Par ailleurs, l'association EAT-Suisse (Écrivains associés de théâtre) forte d'une cinquantaine de membres, est fondée en 2006.

À l'avenir, le théâtre en Suisse aura pour défi de défendre et de restructurer sa politique de subventions dans le domaine des arts scéniques, fragilisée par de profondes remises en question. Dans le système fédéraliste helvétique en effet, ce sont les cantons et, surtout, les municipalités qui financent la culture : une distribution des tâches peu équilibrée et de moins en moins adaptée aux réalités économiques du pays.

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Date 1ère mise en ligne
Dernière modification
15/06/2026