Scénographie
[esthétique]
La scénographie peut se définir comme l'art de la mise en forme de l'espace de la représentation. De la conception d'un décor pour une mise en scène donnée à celle d'un lieu de spectacle, en passant par l'aménagement de tout un espace pour un spectacle, l'intervention du scénographe peut prendre des formes et une importance extrêmement diverses. À travers son origine historique comme par son réemploi contemporain, ce terme souligne la nécessité d'un travail d'invention conceptuel permettant de penser l'espace.
Scénographes ou décorateurs ?
Telle est la question qui, dans les années 1970, surgissait à maintes reprises. Bien que réductrice, puisqu'elle pourrait sembler ramener simplement l'un à l'autre, cette question fournit un angle d'attaque intéressant. Quelles sont les évolutions qui ont conduit à remettre en avant un terme longtemps oublié en français ?
Elles sont de trois ordres : de nature artistique avant tout, elles relèvent en même temps des façons d'appréhender l'espaceet du domaine technique. Bien qu'elles reflètent le mouvement d'ensemble du théâtre au XXe siècle, il faut néanmoins poser d'emblée qu'elles conduisent à déborder du cadre strict de la représentation théâtrale. En donnant à la représentation elle-même une dignité artistique, les grands réformateurs du début du siècle (Appia, Craig, mais aussi Antoine ou, antérieurement, Wagner) n'ont pas seulement bousculé le rapport du spectacle théâtral au texte, ni seulement conduit à en réévaluer les différents éléments constitutifs, ils ont aussi induit une réflexion globale sur le spectaculaire et ses effets.
La remise en question du bâtiment théâtral, des rapports de la salle et du public a été le plus visible des changements qu'ils ont ainsi provoqués. Le théâtre s'est mis à sortir des théâtres et à redécouvrir les lieux les plus divers, de la cour d'auberge de l'époque élisabéthaine aux jeux de paume du XVIIe siècle français, des tréteaux de la Renaissance aux scènes les plus élaborées. Bien que sécrétant un édifice spécifique, il n'y est au fond jamais resté enfermé ; en un sens, on peut aussi avancer que n'a jamais vraiment existé un modèle unique de salle : la salle dite à l'italienne elle-même a connu des variations suffisamment sensibles de 1500 à 1900 pour qu'il soit impossible d'en parler de façon univoque à moins de la ramener à la scène frontale, réduction qui a été source de bien des malentendus (voir les remarques d'un Allio).
Manipuler l'espace
Ainsi le scénographe apparaît-il de nouveau dans le théâtre contemporain, de même qu'il le fut au XVIe siècle, comme l'ordonnateur de l'espace de la représentation. Cela le conduit d'interventions minimales (Copeau ou le théâtre de tréteaux) à des manipulations beaucoup plus complexes ; de même son rôle peut aller de la conception d'images soigneusement élaborées pour le regard du spectateur(soit précisément délimitées par le manteau d'Arlequin comme par le cadre dans le tableau classique, soit au contraire largement ouvertes) à l'aménagement quasi architectural de lieux extrêmement divers comme la cour d'honneur du palais des Papes à Avignon, une carrière (Mahābhārata, m. en sc. de Brook à Avignon), un entrepôt industriel. Le cadre de pensée qui permet d'appréhender globalement ces phénomènes, c'est celui d'espace vide : le lieu de la représentation théâtrale est ainsi conçu comme un lieu où idéalement toute forme pourrait advenir ; d'autre part, tout espace pourrait devenir lieu de représentation. Pour quel bénéfice ? C'est alors une question nouvelle à chaque fois.
Parallèlement à cette diversité-là, une autre source de diversité est à chercher du côté de la compétence technique mise en œuvre par la scénographie qui a toujours été en étroite relation avec le degré de développement technique de la société. On sait, par exemple, ce que les salles dites à l'italienne doivent, jusque dans le vocabulaire, à la technique des voiliers. Il est clair que les évolutions contemporaines – lumière, son, matériaux – induisent de profondes mutations dans ce domaine et conduisent à modeler la façon de produire l'image scénique, et la nature même de cette image, ou collaborent de façon spécifique à la mise en œuvre d'une conception spatialisée du spectacle.
C'est ainsi que le scénographe est amené à revendiquer une certaine autonomie dans le processus complexe d'élaboration du spectacle théâtral, voire parfois à se vouloir l'ordonnateur unique de ce dernier (tendance extrême qu'a pu illustrer par exemple Polieri). Toujours est-il que dans bien des cas l'ambiguïté demeure : le dispositif qu'il imagine règle alors l'essentiel des relations de l'acteur à la scène ; ainsi il existe des décors qui écrasent l'acteur et d'autres qui l'avantagent sans d'ailleurs qu'on puisse définir à ce sujet de lois puisque tout dépend étroitement des circonstances : jeu de l'acteur, nature du drame entre autres.
Au-delà du théâtre
Tout cela en tout cas permet de mieux comprendre que la scénographie déborde de plus en plus souvent des théâtres pour s'exporter dans tous les domaines où le concept de représentation se met en jeu : expositions, musées, voire espace de la ville, partout où l'espaceconstruit est perçu comme étroitement lié à l'imaginaire et au symbolique, apte à produire à la fois du sens et de l'affectif. Cette évolution prend place dans une réflexion globale sur les frontières du théâtre lyrique et du théâtre dramatique (voir les décors de Richard Peduzzi), du théâtre et du spectacle en général (voir l'activité de Yannis Kokkos pour le cirque), sur les rapports du texte et du décor.
Ce n'est pas pour autant en termes de rupture avec le passé qu'il faut se situer puisque au contraire tout le mouvement contemporain de la scénographie a consisté à se réinscrire dans la tradition ou plutôt à remettre en évidence l'existence d'une diversité de traditions pour les interroger, de Vitruve au nô en passant par les grands scénographes de la Renaissance italienne, Serlio, Palladio ou Sabbatini.
Située aux frontières du technique et de l'artistique, aux limites de l'architecture, la scénographie est une pratique paradoxale qui manipule la précarité la plus totale au même titre que la technologie la plus complexe, comme deux pôles qui seraient à conjuguer plus qu'à opposer.
Bibliographie sélective
- Lieu (le) théâtral dans la société moderne... , [S.l.] : [s.n.], 1963
- Esthétique générale du décor de théâtre de 1870 à 1914 , Denis Bablet, Paris : Éditions du Centre national de la recherche scientifique, 1965
- Scénographie, sémiographie , Paris : Gonthier, 1971
- Les Révolutions scéniques du XX* siècle , Denis Bablet ; lithographies... de Joan Miró... ; [publié par la] Société internationale d'art XX§ siècle, Paris : Société internationale d'art XX0 siècle, 1975
- Yannis Kokkos, le scénographe et le héron , ouvrage conçu et réalisé par Georges Banu, Arles : Actes Sud, 2004
- L'espace en scène , Luc Boucris, Paris : Librairie théâtrale, 1993
Classement
Spécialité : Technique et créateurs techniques