Afrique noire
(Théâtres traditionnels de l')

Dès l'époque coloniale, un débat s'est instauré pour savoir s'il existait ou non, dans la tradition des cultures locales, un authentique théâtre négro-africain.

La réponse dépend bien sûr de la définition même de ce concept. Incontestablement, en tout cas, certaines productions culturelles de l'Afrique traditionnelle offrent des éléments dramatiques.

Théâtre et sacré

Comme dans nos cultures occidentales, ces formes dramatiques ont souvent leur source dans le sacré. C'est d'autant plus vrai qu'en Afrique les rites s'expriment beaucoup sous forme de danses qui tendent assez naturellement, par leur caractère mimétique, vers le théâtre : ainsi du culte des masques, connu d'un grand nombre de sociétés et lié à l'initiation. Souvent ces masques miment les fonctions agressives ou protectrices qu'ils sont censés exercer dans la société, comme chez les Sénoufos (Mali, Côte-d'Ivoire), les Achantis (Ghana), les Fons (Bénin) (voir Yorouba). D'une façon générale, les rites initiatiques pratiquent souvent le jeu dramatique : par exemple, à l'occasion de la circoncision, le komo des Mandingues (Afrique de l'Ouest) ou les pratiques des Magusawas (Tchad) où un homme déguisé en animal fabuleux simule des scènes d'agression contre les jeunes gens rassemblés en brousse. Dans le cadre du culte vaudou (Bénin), les possédés miment aussi le loa qui les chevauche, comme le font les yanbori, prêtres haoussas (Niger, Nigeria) possédés par les isoki (esprits) lors de la koora, cérémonie à l'occasion de laquelle on expulse les génies malfaisants, chassés à coups de lance en des mimes guerriers.

Les rites agraires, de même, donnent lieu à des scènes simulant les travaux des champs ou transposant sous forme allégorique le thème de la fertilité : représentation de Muso koroni (la femme originelle) à la fête des moissons des Bambaras (Mali), danses mimant l'amour aux fêtes des semailles en Centrafrique. Dramatisées aussi sont les scènes des rituels magiques de chasse où plusieurs acteurs miment l'affrontement avec différents animaux représentés par quelques attributs symboliques : l'autruche chez les Bochimans d'Afrique du Sud, le lion chez les Massaïs du Kenya, la grue couronnée au Mali. Parfois ce sont des professionnels du spectacle, comme les maykomo haoussas (sorte de griots de chasseurs) qui accompagnent leurs récits chantés de toute une gestuelle. La représentation de scènes jouées s'observe aussi dans les rites funéraires de plusieurs sociétés où il est d'usage de retracer des épisodes importants de la vie du défunt : danse mamnon (Tchad), danse des Nagos (Nigeria), des Fons (Bénin), mangeu funéraire chez les Dogons.

La laïcisation des rites

Toutes ces scènes relèvent plus du culte que du théâtre, mais on assiste souvent à une évolution du sacré vers le profane du fait que le rite demeure alors que le culte tend à disparaître. On se rapproche ainsi du théâtre avec des représentations de caractère folklorique, comme celles du théâtre de marionnettes, vraisemblablement lié à l'origine au culte des fétiches, qu'on rencontre chez les Somonos du Niger, les Bambaras, les Somos du Sénégal. Il arrive aussi qu'un culte, sans disparaître, développe des prolongements folkloriques : les Khorogos (Côte-d'Ivoire) ont aussi des chants de chasseurs bouffons pour tous publics. Les Dogons, de même, ont des masques « étrangers », prétextes à des scènes satiriques. En outre, il existe des formes dramatiques totalement autonomes par rapport au sacré. Ainsi, certaines sociétés mettent en scène leurs chroniques historiques ou leurs épopées. Le récitant, le plus souvent un griot spécialiste, parfois aidé d'acolytes, mime alors les différents épisodes qu'il raconte. C'est le cas par exemple chez les Bobos, qui possèdent de véritables troupes. Cette dramatisation se rencontre aussi dans le tendé tamasheq au Mali ou chez le joueur de mvet, le genre noble des Fangs au Cameroun et au Gabon, de même que chez les Appoloniens et les Mbatos en Côte-d'Ivoire.

Le procédé s'applique aussi à la récitation de certains mythes animaliers des Peuls du Sénégal, et parfois même des contes, comme les sawl des Adioukrous (Côte-d'Ivoire). L'un de ces interprètes de sawl, le célèbre conteur-paysan Okro, se produisit d'ailleurs avec sa troupe au théâtre, en 1970 et 1972, à Abidjan. D'autres interprètes sont encore des griots ou des artistes reconnus jouant les personnages successifs qu'ils évoquent, acteurs uniques pour des histoires à plusieurs rôles. Il arrive même que des contes soient interprétés par plusieurs récitants-acteurs, selon Bakary Traoré qui dit avoir vu un tel spectacle à Saint-Louis du Sénégal.

Des formes parathéâtrales

D'autres manifestations culturelles entretiennent encore des rapports avec l'art dramatique : les joutes oratoires (Bobos, Laobés, Tolés, Toutsis) qui rappellent à bien des égards les matches d'improvisation mis à l'honneur au Canada ; le carnaval mimé, dit abissa, des Appoloniens, la lutte sénégalaise où dialogues-défis et simili-combats relèvent plus de l'art dramatique que du sport. On peut enfin avoir affaire à de véritables saynètes, comme dans le koteba des Bambaras, consistant en de petites comédies de mœurs jouées par des amateurs qui, comme pour la commedia dell'arte, improvisent sur des trames et des personnages conventionnels : mari trompé, charlatan. Toutes ces manifestations se déroulent en général en des lieux scéniques prévus à cet effet au village comme le mbongi au Congo ou le gbendege chez les Mandingues.

Du néo-théâtre traditionnel

Ce titre en forme d'oxymore s'applique aux compagnies qui, dans les circuits culturels modernes, produisent des spectacles inspirés des formes culturelles traditionnelles, combinant musique et danse à la trame d'une pièce qui peut elle-même reprendre des thèmes ou des œuvres du patrimoine traditionnel. Ainsi étaient en Guinée, le Ballet de Fodeba Keïta, puis les Ballets africains de la République de Guinée ou le Ballet Djoliba. En Côte-d'Ivoire, des ensembles tels que Koteba de Souleymane Koly, Didiga de Zadi Zaourou, la Griotique de Niangoran Porquet, le Kiyi Mbock Théâtre de Werewere Liking suivent, avec des techniques différentes, une voie comparable. Sont de la même veine des troupes comme Nyongolon au Mali ou le Théâtre de brousse du ministère de la Jeunesse et des Sports au Sénégal qui représente des comédies-ballets en wolof inspirées des rites traditionnels (Amathkodia, Serigne Fodiak).

Par ailleurs, quelques pièces d'auteur utilisent des thèmes ou des formes issus de la tradition : le Grand Destin de Soundjata (S. Konaté, Mali, 1962), la Geste de Ségou (par le Nyongolon, Mali, 1986), Bugunyeri, Waari, pièces inspirées du koteba malien traditionnel, Ngando (RDC, 1980), l'Homme qui tua le crocodile (Bemba, Congo, 1972), Oba Koso (Duro Lapido, Nigeria), Ansegoro (T. Sutherland, Ghana).

En 1986, Sony Labou Tansi (Congo) présente au festival des francophonies de Limoges son Arc de terre, spectacle qui plonge dans les mythes kongo. Dans la même période, André Salifou crée le Fils de Sogolon (Niamey, 1987), pièce inspirée de la fameuse épopée mandingue de Soundjata ; Moussa Diagana (Mauritanie), la Légende du Wagadu vue par Sia Yatabéré (1990) ; Gaoussou Diawara (Mali), Abubakari II (1992) ; Gomez Koffi (Togo), Doguicimi ou la femme qui défia le roi, le prince et la mort (1995) ; Félix Okolo (Nigéria), les Solitaires intempestifs (1998).

Plusieurs de ces spectacles du « néo-théâtre traditionnel » s'exportent en Europe, notamment au festival des francophonies de Limoges, mais aussi dans les diverses manifestations de néo-conteurs qui se sont développées depuis 1990. Beaucoup d'artistes africains, issus notamment de la « caste des griots » (là où elle existe) scénarisent des contes ou des épopées en s'entourant de musiciens. Parmi eux, on retiendra le griot burkinabé Hassane Kouyaté (comédien de théâtre, comme son père Sotigui, un des acteurs fétiches de Brook) qui produit avec un grand succès des extraits de la Geste de Ségou récités/joués dans un français mâtiné de manding.

Si ce n'est donc pas sans problème terminologique que l'on peut parler de théâtre traditionnel africain, il est certain que les cultures populaires ont su utiliser des formes dramatiques variées qui ne sont pas étrangères à l'art du théâtre.

Bibliographie sélective

Rédacteur(s)
Edition Bordas 2008

Classement

Spécialité : Afrique, outre-mer et diaspora

Période(s) :
  • 20ème siècle
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Date 1ère mise en ligne
Dernière modification
15/06/2026