Mimèsis
Transcription du mot grec signifiant imitation. L'imitation de la nature par l'art est une idée d'une fausse simplicité, bien que très répandue.
La mimèsis selon Aristote
Dès le début de sa Poétique, Aristote affirme que tout art est imitation. La formule la plus générale se trouve dans sa Physique : « L'art imite la nature » (Wilde dira l'inverse). L'existence d'une telle imitation lui apparaît même dans les arts utiles ; ainsi dira-t-il ailleurs que l'art culinaire imite la digestion, ce qui peut faire douter de l'existence d'une imitation directe. Sur la nature, souvent changeante, du rapport entre l'imité et l'imitant, l'exposé de la Poétique est le plus dense et le plus complet. Il présente moins d'évidences qu'il ne pose de questions. Pour lui, l'imitation implique un jugement moral, puisque les hommes qu'elle imite sont bons, mauvais ou moyens. Moins simpliste qu'elle ne paraît, cette psychologie démontre, non seulement la fécondité, mais la nécessité de la notion d'imitation. Celle-ci est inscrite, sinon dans la nature des choses, du moins dans celle de l'homme. À l'intérieur de ce cadre quasi biologique reste préservée la liberté de l'invention, dont la Poétique offre plusieurs exemples. Elle note ensuite que l'imitation fait plaisir. De là découle un curieux paradoxe, déjà rencontré par Platon : l'imitation d'un objet laid, voire répugnant, ne laisse pas d'être agréable. Boileau reprendra ce thème, d'une rhétorique facile : un « serpent », un « monstre odieux » plaît aux yeux quand il est imité par l'art. Le plaisir, dû à quelque force interne que recèle l'imitation, est plus fort que la répugnance ; c'est du moins ce que suggère Aristote. Enfin, l'image, en tant que telle, est instructive ; ce n'est pas notre siècle, si friand de pédagogie audiovisuelle, qui démentira cette dernière proposition de la Poétique.
Un concept fuyant
Dans un esprit plus moderne, on jugera peut-être que cette notion, qui a influencé de façon décisive de nombreuses esthétiques (le mot même de re-présentation porte sa marque), prête à des doutes ou à des prolongements. D'abord, l'imitation n'est jamais et ne peut jamais être parfaite. Quand une copie exacte d'un film le reproduit à l'identique, on ne dit pas qu'elle en est l'imitation. Pour imiter, il faut du jeu, du simulacre ou de la simulation, une liberté qui respire. La solution aristotélicienne pour décrire ce rapport souple aurait sans doute été d'analyser l'imité et l'imitant en éléments communs et en éléments différents ; mais elle aurait perdu le dynamisme qui fait le mystère de l'imitation. Plus généralement, la définition de l'œuvre d'art comme imitation est dangereuse, en ce qu'elle dévalorise l'œuvre d'art comme seconde, par rapport à une réalité première dont elle n'est que l'image et qui seule possède un statut métaphysique. L'œuvre d'art ne serait donc que reflet, effort jamais totalement réussi pour se rapprocher d'un but restant hors d'atteinte. La ressemblance (autre notion ayant partiellement un contenu négatif) n'est qu'asymptotique à l'identité. À cette faiblesse générale s'en ajoutent d'autres, spécifiques de certains arts. Qu'imite la musique ? Aristote est contraint là d'avouer que l'imitation ne fonctionne que « pour l'essentiel » et de glisser de la notion d'imitation à celle d'efficacité. Constamment renvoyée à un ailleurs, la théorie se révèle peu applicable, même dans le domaine qui lui semble le plus favorable. Souvent, la peinture imite. Mais souvent aussi, dès les époques les plus anciennes et dans toute la mesure où elle peut être considérée comme religieuse, elle montre plus qu'elle ne représente : le personnage est vu in gloria, il équivaut exactement à sa propre notion, il est photographié dans son être et non dans son action. Que dire lorsque des esthétiques nouvelles, inconnues de l'Antiquité et qui ne sont parvenues à s'imposer que récemment, ont anéanti l'imité dans ce couple où il semblait la valeur essentielle ? L'art abstrait n'imite pas. La validité de la mimèsis peut-elle résister à une situation où ce qui est imité n'existe pas ?
Le jeu de bascule entre l'imitant et l'imité
Elle le peut dans la mesure où elle est capable d'introduire à la compréhension de cette pierre d'attente dans la pensée aristotélicienne qu'est le plaisir de l'imitation. Si la ressemblance de l'imitant à l'imité est agréable, même lorsque le schéma esthétique reste opératoire en l'absence de l'élément imité, c'est peut-être qu'elle agit comme un signe. Et ce signe est magique en tant que, dans le représentatif, il induit un mouvement valorisant de l'imité, et, dans l'abstrait, il promeut l'état zéro à son triomphe. Dans les deux cas, il y a possession illusoire du réel. Par l'imitation, le statut ontologique est passé de l'imité à l'imitant. Celui-ci s'ouvre ainsi à une vie étrange où toutes les aventures, même celle de Wilde, sont possibles. Les uns voudront donc valoriser l'imitant, créer un quasi-imitant plus fort que le vrai. Ce sera, par exemple, l'ambition d'Artaud et peut-être la démarche de toute tragédie. Les autres feront confiance à l'imité et l'exalteront au-delà de toute présence humaine. L'imitation est pour eux une seconde création. Ce qu'elle imite, c'est l'action divine. Elle opère par le même moyen, qui est le langage. Elle dit : « Que le théâtre soit ! », et le théâtre fut. Le plus ancien traité de dramaturgie hindoue décrit en détail comment les dieux ont créé le théâtre. Ainsi s'ouvre le procès des images, dont le théâtre n'est que l'aspect le plus sûrement inscrit dans la société. Sacrilèges ou envoyées par un Dieu, les images ne sont jamais indifférentes.
Bibliographie sélective
- La mimésis dans l'esthétique théâtrale du XVIIe siècle , histoire d'une réflexion, Pierre Pasquier, Paris : Klincksieck, 1995
- Le champ mimétique , Jean-Christophe Bailly, [Paris] : Éd. du Seuil, 2005
Classement
Spécialité : Lexique théorique et théoriciens
- Grèce
- Antiquité grecque