Revue
La revue, telle qu'elle a été pratiquée en France et en Belgique ou telle qu'elle l'est encore au Portugal, au Brésil et en Grèce, est un genre composite qui mêle dialogues et chansons, gaillardises et satire politique et qui, par ce fait même, attire un très large public sensible à sa liberté de pensée et d'allure. Les charmes faciles de la revue masquent, en période de censure, l'acuité du regard qu'elle jette sur l'actualité ; elle est aussi, pour des comédiens dotés d'abattage, l'occasion de se tailler de véritables triomphes.
En France
Renouant avec la tradition antique des spectacles d'actualité et de parodie, la revue de fin d'année reprend vie pendant les premières décennies du XVIIIe siècle. Les acteurs italiens de la foire Saint-Germain avaient l'habitude d'y présenter des satires. Lorsque celles-ci commencent à s'intéresser aux spectacles en vogue, le genre de la revue prend véritablement son essor en reprenant à son compte les techniques de l'opéra-comique : alternance de vaudevilles ou fredons dont les airs étaient connus de tous et de dialogues vifs où interviennent des représentants de toutes les classes sociales. Dès 1728, la Revue des théâtres, par Dominique (Biancolelli) fils et Romagnesi présente déjà presque toutes les formes topiques de la revue du XIXe siècle : les personnages sont des types ou des abstractions ; on multiplie les allusions au théâtre à succès (la victime est la Surprise de l'amour de Marivaux). En 1758, la Soirée des Boulevards, jouée par la Comédie-Italienne, montre un décor représentant déjà les Boulevards.
Sous la Restauration, le genre connaît un essor considérable. La revue s'impose comme une forme mixte, mêlant texte et musique. Elle se compose habituellement de couplets plus ou moins satiriques, alternant avec des parties dialoguées. Un final en apothéose, chanté et chorégraphié ferme rituellement la représentation. Son écriture ne cherche généralement pas un comique très élaboré ; c'est à gros traits qu'elle rappelle les événements du jour, caricature les personnages en vue du moment ou exploite les ressources des types populaires. On se gausse des découvertes technologiques (le gaz hydrogène, le téléphone acoustique, ou la fée électricité), des moyens de transport, des transformations urbanistiques et des modes littéraires. On se sert abondamment des imaginations prophétiques (Paris en 1880, 1828) et on explore systématiquement tous les procédés, issus de la tradition satirique, du théâtre dans le théâtre. Devant un public rarement silencieux, qu'il faut amuser sans arrière-pensée, le jeu appuyé des comédiens-chanteurs ne recule jamais devant un effet facile. Il est d'ailleurs servi par des conventions parfaitement rodées : certains acteurs sont censés refléter le bon sens populaire (le compère) tandis que d'autres personnifient des institutions ou des entités abstraites qui n'exigent aucune finesse dans l'interprétation (la Police, la Ville de Paris, la Politique ou l'Éclairage urbain). Par-dessus tout intervient la musique, qui lie les parties entre elles et rythme les effets. C'est parce qu'il reconnaît les airs que le spectateur se sent en connivence avec la représentation. De retour chez lui ou avec des amis, il n'hésitera d'ailleurs pas à entonner les couplets figurant dans le programme.
Par l'humour et par l'usage de mélodies faciles, le genre tient donc, pour une part, de l'opérette. Comme celle-ci, la revue table aussi sur des effets de scène parfois spectaculaires, et elle n'hésite pas à reprendre à son compte les techniques éprouvées du « Boulevard du crime ». Elle coexiste par ailleurs, tout au long du XIXe siècle, avec les parodies plus traditionnelles, au point qu'il n'est pas aisé, sauf lorsque le titre mentionne explicitement le genre auquel la pièce se rattache, de faire le partage entre les comédies satiriques et les revues.
À la fin du XIXe siècle, la revue se fond progressivement dans le music-hall, même si la tradition perdure dans certains milieux estudiantins ou professionnels.
En Belgique
Le théâtre de la Monnaie affichait, le 15 septembre 1731 : le Jugement comique ou la Revue des spectacles bruxellois, « pièce en un acte en prose et en vaudeville orné de musiques et de danses », qui est sans doute la première revue belge répertoriée. Le genre connaîtra une vogue comparable dans ce pays à celle qu'il connaît en France. Mais, tandis que sous le règne de Louis-Philippe et pendant le second Empire la moquerie aux consonances politiques se fait rare, une grande liberté d'expression règne dans le royaume, qui assure le développement d'une satire publique souvent audacieuse, même s'il ne faut surtout pas faire de ce média populaire un lieu où fermenterait la contestation sociale. Le succès des revues y est considérable. En leur âge d'or, entre 1844 et 1914, quelque deux cent cinquante revues, en effet, ont été représentées à Bruxelles, et certaines d'entre elles ont tenu l'affiche pendant plusieurs mois. Les premiers écrivains de revues sont pour la plupart des journalistes ou des professionnels du théâtre d'origine française. Quelques-uns s'étaient réfugiés en Belgique pour des motifs politiques ; d'autres allaient partager leur temps entre Bruxelles et Paris, au hasard de la ferveur du public. C'est sans doute dans le contraste entre deux cultures que se trouve la source de leur ironie. Il est en effet paradoxal que la « zwanze » bruxelloise se soit principalement illustrée dans les pièces rédigées par des auteurs tous nés en France ou d'origine française.
La seconde génération des revuistes exerçant en Belgique accompagne l'arrivée de Lucien Malpertuis (1865 - 1933) dans la carrière. Directeur du théâtre de l'Alcazar depuis 1890, ce fils d'un négociant parisien né à Bruxelles en 1865, qui abandonne ses études de droit pour se consacrer exclusivement au théâtre, fut à la fois un entrepreneur avisé et un écrivain prolifique – il a signé, seul ou en collaboration, une quarantaine de pièces. C'est dans son entourage, de 1887 à 1910, que naît véritablement ce que l'on pourrait appeler l'école belge de la revue : avec son beau-frère Frantz Fonson (1870-1924), Georges Garnir (1868-1939), Fernand Wicheler (1874-1935), et quelques autres, il va faire les beaux jours de la Scala, du Palais d'Été et de l'Alcazar à Bruxelles, ainsi que des théâtres de province qui lui demanderont des créations pour leur public. Excellent musicien, Malpertuis renouvelle les airs anciens, et il promeut une génération de comédiens populaires qui sauront gagner le cœur du grand public.
Au Portugal
La revue portugaise, ou revue à la portugaise, est née au Portugal au milieu du XIXe siècle sous l'influence directe de la revue de fin d'année introduite en France par des acteurs italiens dans les premières décennies du XVIIIe siècle ; mais on peut considérer que le genre révèle l'influence lointaine de Vicente et celles, plus proches, de Da Silva et du théâtre de colportage. La revue a conservé au Portugal ce caractère de bilan humoristique et critique des événements les plus importants de l'année, dans les domaines de la politique, de la culture, des mœurs, jusqu'au moment où cette structure a volé en éclats ; mais le spectacle présente toujours un ordre rigide dans la succession de numéros musicaux, de dialogues, de tableaux de comédie et d'apothéoses ; il a pour base la figure du « compère », très influencée par le personnage de Zé Povinho, création du caricaturiste Rafael Bordalo Pinheiro ; mais dans les revues des dernières années, cette présence s'est atténuée, quand elle n'a pas disparu.
La revue a connu dès ses débuts une immense popularité auprès de la petite et de la moyenne bourgeoisie, mais aussi auprès du prolétariat, ce qui explique les contraintes auxquelles elle a été soumise par la censure durant sa courte histoire. Influencée par la comédie musicale et l'opérette, par le café-théâtre et d'autres genres voisins, la revue est devenue un genre spécifique qui, surtout avec l'avènement de la république en 1910, a assumé un discours critique dans les domaines politique, social et culturel, ton qui s'est perdu dans les pays où le genre subsiste encore, en Europe comme en Amérique.
Sous le régime de Salazar (1933-1974), la revue a souvent été une des tribunes de contestation du régime, ce qui est dû au fait que des codes d'écriture et de comportement sur scène s'étaient créés, permettant d'établir une complicité entre auteurs, acteurs et spectateurs dans la critique de l'actualité. L'exceptionnelle capacité de communication du genre explique son succès auprès de tous les publics.
Pendant son existence la revue a suivi l'évolution de l'écriture théâtrale, en particulier à la fin des années soixante, lors de l'irruption du Théâtre indépendant ; c'est vrai non seulement pour les auteurs, qui généralement collaborent à plusieurs, mais aussi pour les compositeurs de musique, les scénographes et les costumiers, sans parler des interprètes ; la revue s'est ainsi située dans certains cas au niveau des principales manifestations théâtrales au Portugal. Son succès a conduit à créer un ensemble de salles situées dans la zone la plus centrale de Lisbonne, le Parque Mayer, qui attire encore un public extrêmement nombreux, venu de la capitale aussi bien que de province.
La revue a été illustrée par quelques-uns des comédiens les plus populaires du théâtre portugais, comme Angela Pinto (1866 - 1925), Palmira Bastos (1875 - 1967), Nascimento Fernandes (1881 - 1955), Antônio José da Silva (1886 - 1971), entre autres. Comme le théâtre de Boulevard, le théâtre de revue a traversé, à partir du milieu des années 1980, une crise profonde, ayant perdu une bonne part de l'inventivité et de la qualité esthétique de ses meilleures années. C'est comme si la liberté retrouvée avec l'abolition de la censure salazariste, après avril 1974, plutôt que d'augmenter les sources créatives de la revue portugaise, les avait taries. N'ayant plus à jouer à cache-cache avec le régime, la revue a perdu de son piquant ; elle délaisse son caractère transgressif au profit d'une certaine trivialité qui finit par lasser le public.
Au Brésil
La revue brésilienne (revista) s'inscrit avant tout comme une continuation de la tradition portugaise de satire de la vie quotidienne et politique. Les années 1930 à 1950 apparaissent comme une période particulièrement représentative de ce type de spectacle. Les producteurs (Carlos Machado, Walter Pinto) montent des spectacles où les actrices (Virgínia Lane, A vedete do Brasil ; Mara Rúbia) se présentent en compagnie de comparses aussi nues que la censure le permet. Son public appartient spécifiquement à la classe moyenne. La place Tiradentes, au centre-ville de Rio, rassemble divers théâtres (Carlos Gomes ; João Caetano ; Recreio) et des boîtes de nuit spécialisées dans ce domaine.
Au début des années 1960, la revue semble être sur le point de mourir. Elle bénéficie à la fois de l'appui des intellectuels et d'un renouveau dans l'esprit des comédiennes (Aizita Nascimento, Marília Pera, Leila Diniz) qui apportent un recul critique qui avait disparu dans ce type de spectacle. Toutefois, la comédienne qui, durant plusieurs décennies, représente le mieux la revue, et dont le public s'étend de la classe moyenne aux intellectuels, est Dercy Gonçalves, encore sur scène au cours des années quatre-vingt.
À la fin de cette période, un type de spectacle semblable dans son esprit – mais d'une production pauvre, parodiant parfois les revues luxueuses des années trente et quarante – s'affirme dans le comique et se fonde sur de jeunes comédiens issus de groupes tels que : Asdrubal Trouxe o trombone (Asdrubal a apporté son trombone), O pessoal do cabaré (Ceux du Cabaret), O pessoal do despertar (Ceux du Réveil) ; on le désigne sous le nom de teatro besteirol (mot dérivé de « bêtise ») en fonction de la futilité de ses thèmes. Il attire cependant, dans des théâtres aux tarifs élevés, tant la bourgeoisie que les intellectuels.
En Grèce
Genre mixte du théâtre néogrec composé de textes courts, de musique, de chansons et de danses, la revue (Epitheorissi) est destinée à divertir un large public et à commenter l'actualité politique, sociale et culturelle dans un esprit satirique et piquant.
Conservant une place de premier plan dans la vie théâtrale grecque du XXe siècle, la revue, souvent concurrente du théâtre en prose, a toujours varié son style, le plus souvent spectaculaire, féerique et excentrique, et ses personnages types, selon la demande idéologique et politique du moment, le goût du public populaire et les bons acteurs disponibles. Durant les vingt dernières années du XIXe siècle à Athènes, les pièces comiques en un acte furent, avec leurs figures allégoriques et satiriques et les spectacles proches de la comédie musicale, les précurseurs de la revue qui connut son âge d'or entre 1907 et 1921. La revue, jouée par ses propres acteurs et par de prodigieux acteurs du théâtre en prose, tels que Kotopouli, est allée à la conquête d'un public de toute origine sociale à partir de 1907, date de la présentation de grandes revues annuelles (Panathinea, Panorama). Par ses décors riches et complexes, elle a influencé l'évolution technique et artistique de la scénographie grecque tandis que son style de jeu a été exploité dans les interprétations contemporaines des comédies d'Aristophane.
Bibliographie sélective
- Petite histoire de la Revue de fin d'année , Robert Dreyfus, Paris : E. Fasquelle, 1909
- Histoire des théâtres de Bruxelles, depuis leur origine jusqu'à ce jour , Lionel Renieu ; préface de Auguste Rondel, [Bruxelles] : Duchartre et Van Buggenhoudt, 1928
- George Garnir. Les meilleures pages, présentées par Paul Delsemme,... , Bruxelles, la Renaissance du livre, (s. d.). In-16, XXXX-152 p., portrait. [Acq. 3551-57]
- La mémoire en jeu , une histoire du théâtre de langue française en Belgique, par Paul Aron, Bruxelles : la Lettre volée, 1995
- A evolução e o espirito do teatro em Portugal , 2° ciclo (1° série) de conferências promovidas pelo "Século", [Lisboa] : Sociedade nacional de tipografia, 1947
- A Revista à portuguesa , Vítor Pavão dos Santos, Lisboa : O Jornal, 1978
- História do teatro de revista em Portugal , Luiz Francisco Rebello, Lisboa : Don Quixote, 1984-1985
Classement
Spécialité : 19ème et début 20ème siècle
- France
- Belgique
- Grèce
- Portugal
- Brésil
- 18ème siècle
- 19ème siècle
- 20ème siècle