Langage dramatique
Le langage dramatique est système d'expression, de communication et de signification de tout ce qui n'obéit pas à la seule manifestation par la parole, le monologue ou le dialogue. Le langage dramatique joue sur l'opposition et la complémentarité des couples suivants : le texte et l'acteur, la scène et le régisseur, la représentation et le spectateur. Structure polyphonique issue de pratiques signifiantes, le langage dramatique est offert au spectateur actif qui le décrypte.
Le texte et l'auteur
Le texte est un programme, un projet, un parcours. Il commande un ensemble d'opérations destinées à faire entrer en relation la totalité des composants de la représentation. Le texte dramatique est proche de la structure syntaxique de la phrase. Il se compose de deux fonctions. L'une est constituée par les didascalies : dans l'Antiquité, instructions données par l'auteur à ses interprètes, aujourd'hui simples indications scéniques. Elles ont pour émetteur l'écrivain et pour récepteur le praticien de la scène. Elles définissent un rapport entre le texte et la représentation. Les didascalies sont complétées par des indications touchant les dialogues. L'autre fonction est constituée par les dialogues et les monologues. L'écrivain rapporte des propos et des discours tenus par les personnages. Deux modes d'énonciation existent ici : celui de l'écrivain, celui du personnage. Deux modalités de réception distinctes : celle du personnage-interlocuteur, celle du public. L'énoncé du texte est pollué par son énonciation. Le texte dramatique est lacunaire, troué, constitué de couches superposées de non-dits. Le statut du texte dépend de la situation de parole, de la fiction dans laquelle il s'inscrit, de la contrainte scénique, de la relation entre les interlocuteurs. Aucun texte de théâtre ne possède un sens unique. Une part importante du message qu'il délivre est fonction des conditions et contraintes de son énonciation. Ainsi, les personnages définis par le texte possèdent un nom, signifiant, et un signifié complexe.
On peut distinguer deux grands moments à l'intérieur de la notion de langage dramatique : la forme classique, la forme contemporaine. La conception classique du langage dramatique est fermée, close, codée. L'unité indéfectible signifiant-signifié dégage un sens stable et, si possible est, unique. L'œuvre est enchaînée à la lettre et au signifié premier du texte. Le sujet est unique. Au contraire, le langage contemporain s'intéresse au sujet pluriel. Le texte, même achevé, ne cesse de travailler la langue en une sorte de polysémie, de symphonie où s'entrecroisent plusieurs sens possibles par dérivations, associations, conflagrations sémantiques. Il n'existe pas de signifié dernier. Le sens joue de toutes les facettes ouvertes, de tous les accords et désaccords probables entre signifiant et signifié. Ainsi, il n'y a pas un langage dramatique mais une polyphonie de langages dramatiques, interprétés et développés, pli selon pli, lors de chaque mise en scène du texte.
La scène et le régisseur
Le langage théâtral, incomplet, ne comble pas l'imagination du spectateur. Le régisseur prend parti. Le langage dramatique prend sens en acte, en action. La signification du texte est étroitement soudée à son emploi. Le texte demande la performance de ses potentialités offertes. Il est un des systèmes scéniques, à côté de l'espace, des acteurs, du temps de déroulement de la représentation. Le metteur en scène régit divers matériaux signifiants dans un espace et dans une époque donnés, en fonction d'un public précis. La mise en scène n'applique pas le texte à la scène, elle le confronte à celle-ci. Elle ne réalise pas, point par point, la partition ou la matrice du texte, car il n'existe pas une seule et définitive mise en scène, inscrite dans le texte, fidèle à des données et des intentions intangibles qu'il s'agirait de reproduire. Le langage dramatique est constitué du texte, de la figuration de ce texte par la mise en scène et de la concrétisation visuelle des trous, des manques, des béances, des ambiguïtés, des structures syntaxiques et narratives du texte. En ce sens, la mise en scène n'est pas la simple traduction d'une langue textuelle dans une langue visuelle ; elle ne redouble pas l'écriture.
Le langage dramatique réside dans la confrontation entre l'univers fictionnel d'un texte structuré par une lecture dramaturgique et l'univers fictionnel produit par la scène en signes auditifs et visuels qui ne découlent pas logiquement ou temporellement des signes exposés dans le déroulement du texte fondateur. La scène provoque le texte, elle le déplace, elle le donne à entendre et à voir selon des stratégies imprévisibles, changeantes d'un régisseur à l'autre, d'une époque à l'autre. Le langage dramatique devient, de fait, une production de l'ordre du dit et du montré.
L'aspect visible du langage dramatique est accentué par le système des signes scénographiques. La scénographie est d'abord intégrée à un lieu théâtral qui varie selon les époques. À l'intérieur du lieu, l'espace théâtral est défini par les contraintes de la scénographie et de son corollaire, la lumière. Dans l'espace théâtral sont exhibés les codes maîtrisés par les pratiques de l'acteur. Le personnage interprété par l'acteur est la réunion du texte, des signes spatiaux, des expansions visuelles, des déplacements dynamiques, gestuels, des rythmes vocaux, des intensités d'humeur, des timbres, des articulations, des dictions propres à chaque corps. Cela permet au langage dramatique d'apparaître discontinu, contradictoire, décalé, fruit d'un savant montage de signes emboîtés, définissant une poétique vivante.
La représentation et le spectateur
Cette poétique est déchiffrée et appréciée par le spectateur lors de l'acte théâtral. La scène, le jour de la représentation, constitue le lieu privilégié de la rencontre, du choc, de la collision des rêves de l'auteur et de ceux du spectateur. Le régisseur et ses collaborateurs servent de médiateurs, développent une activité médiumnique entre l'œuvre et la perception par le public qui peut être touché à tous les niveaux du conscient et de l'inconscient. Tout langage dramatique exige, en effet, une position privilégiée du spectateur. Récepteur particulier, il n'est jamais isolé mais intégré à un groupe, et le corps de ce groupe réagit sur les regards de chacun. La réception publique a un effet sur l'émission du message lui-même. Les émetteurs, auteur, metteur en scène, acteur, scénographe, éclairagiste attendent une réaction du public qui, relayé parfois par la critique, sanctionne, par son jugement, l'acte théâtral. Bonnes ou mauvaises, les réactions modifient le message. Sans la réplique obligée du spectateur au produit présenté sur la scène le langage dramatique serait infirme. C'est le travail du spectateur, destinataire du message, qui clôt la mise à l'épreuve des signes du spectacle et fonde l'intérêt de leur existence. Tout signe que ne parviendrait pas à décoder le spectateur est un signe vide de sens, même si l'aléatoire occupe, au théâtre, une place non négligeable. Si certains signes échappent à la perception, c'est le système des signes de l'image scénique qui se laisse alors analyser et construire, dans sa globalité, par le spectateur. Ainsi, le langage dramatique est la composition du texte, de sa régie, complétée et récrite par la projection créatrice du spectateur, décrypteur de l'art du théâtre, dès qu'il se prête au jeu raffiné du décodage des signes déployés sur la scène.
Bibliographie sélective
- Le degré zéro de l'écriture , Roland Barthes, Paris : Seuil, 1953
- Le Langage dramatique , sa nature, ses procédés , Paris : A. Colin, 1972
- Lire le théâtre , Anne Ubersfeld, Paris : Éditions sociales, 1977
Classement
Spécialité : Lexique théorique et théoriciens