Communication théâtrale

Le théâtre est un médium dont les caractéristiques sont très particulières, étant bien entendu que « chaque médium crée une relation différente, un rapport différent entre les sens humains » (T.E. Hall). La communication théâtrale revêt aux yeux de certains un caractère si particulier qu'on est prêt à lui dénier sa nature de communication.

Le théâtre ne serait pas procès de communication, la communication théâtrale n'étant pas réversible et la rétroaction se faisant par un autre médium ; la réponse est en général non verbale (sauf exception : les formules d'approbation du spectateur japonais) et se fait à l'aide de signes (bruits, silences) ou de signaux (applaudissements, sifflets).

En fait, il s'agit bien d'un procès de communication avec émetteur – message – contact – code – récepteur. Le théâtre est un médium à caractéristiques précises : multi-sensoriel (il met en jeu plusieurs canaux), multidimensionnel (par son extension spatiale), mais linéaire dans le temps (caractéristiques du message), et immédiat, mais répétable (caractéristique temporelle). Cependant, la communication théâtrale apparaît d'une complexité que n'égale aucun médium. La particularité première du théâtre est que la communication est double : elle se fait entre émetteur et récepteur, mais aussi, à l'intérieur du message théâtral, elle se produit entre deux interlocuteurs : le récepteur-spectateur est donc récepteur de la totalité du message, mais aussi et en même temps spectateur d'un procès de communication interne à la manifestation théâtrale : un procès second à l'intérieur du procès général : E – M (e – m – r) – R (spectateur) (E et e était les émetteurs, M et m les messages, R et r les récepteurs). Le spectateur R voit et entend des parlants communiquer entre eux.

L'émetteur

E lui-même est complexe : un émetteur E1, l'écrivain, confie son message M1 à un E2 (metteur en scène, comédien, autre praticien) qui a pour tâche de « concrétiser », de « présentifier » ce message M1, et, ce faisant, d'ajouter son message M2, issu de sa propre pratique.

Il est évident a priori que le message est complexe. Il est composé de signes dont la substance de l'expression est disparate : paroles, gestes, lumières, sons, musique, signes non pas isolés mais organisés et travaillés les uns par rapport aux autres, formant un système tabulaire d'autant plus paradoxal que la perception est linéaire. Nous recevons dans le même temps une pluralité d'informations, « une véritable polyphonie informationnelle » (Barthes). Le message M1 (provenu du scripteur) est de nature linguistique ; code : la langue ; canal : l'écriture. Le message M2, dont l'émetteur est le « praticien » au sens large, comprend l'essentiel du message M1, mais transmis par un canal différent, la voix, à quoi s'ajoute une série d'autres informations dont les canaux sont différents. Le message m, intérieur au message M1, est soumis aux mêmes lois et lui aussi concrétisé et transféré en un message m2, mais avec une précision : ce message interpersonnel a, non pas un seul récepteur, mais deux : son allocutaire et le spectateur récepteur de la totalité des messages théâtraux. Une particularité singulière de ces messages : ils sont modalisés par leur rapport à une fiction : ils sont réels, mais ils ne sont pas vrais ; ils soutiennent avec le monde réel un certain rapport, mais ils manquent d'efficacité pratique : si un acteur crie : au feu ! les spectateurs ne bougent pas. Avec cette réserve que l'efficacité pragmatique existe tout de même dans les rapports interpersonnels produisant les messages m. De là, le statut ambigu de la communication théâtrale : les messages M et m, qui tous deux parviennent au spectateur, n'ont pas d'efficace pour lui, mais il constate l'efficace des messages internes m, pour leurs récepteurs. Paradoxe de la communication théâtrale.

Le contact

C'est là que réside le paradoxe : la communication théâtrale est à la fois directe et doublement indirecte ; directe, puisque le contact est direct entre l'émetteur E2 et le récepteur R, mais médiat par rapport à l'émetteur E1 ; médiat aussi par rapport à une communication interpersonnelle (e – m – r) à laquelle il assiste, sans y participer. Il reçoit directement bruits, lumières, couleurs, décors, voix ; il entend ce message linguistique, mais censément, ce message n'est pas pour lui et d'ailleurs il ne saurait y répondre ; contact à sens unique ; il n'ignore pas que tout ce qui est dit à un autre est toujours en définitive dit pour lui, mais tout le trajet de la communication interpersonnelle se fait sans lui.

Le code

Il n'y a pas un code théâtral, mais une multiplicité de codes en relation avec les canaux de transmission de l'information : codes visuels, codes gestuels, code linguistique, et une série de sous-codes esthétiques liés à l'histoire du théâtre (codes de l'espace scénique et théâtral, code de l'interprétation de l'acteur, etc.), ou liés à l'histoire de la perception artistique (système des couleurs de l'opéra chinois, changement d'échelle dans l'esthétique contemporaine). L'émetteur 1 (le scripteur) est en général au courant de ces codes et sous-codes et construit son message en fonction de cette connaissance. Mais s'il y a changement dans les codes et même dans les canaux, c'est l'émetteur 2 qui est chargé d'ajuster le message antérieur aux nouveaux codes et nouveaux canaux (l'éclairage électrique par exemple) et aux nouveaux sous-codes perceptifs. On touche du doigt la nécessité du travail de l'E2 (le praticien).

Le récepteur

Il est présent, dès l'origine, dans la communication théâtrale comme dans toute communication ; il est déjà préconstruit dans le travail du scripteur, écrivant pour un spectateur virtuel qu'il connaît ou qu'il imagine. Le spectateur a, si l'on peut dire, donné sa réponse avant d'être sollicité. Ce que reçoit le spectateur c'est : une série d'informations avec un contenu ; un stimulus émotionnel ; un message esthétique, induisant un plaisir. Certes, le théâtre n'est pas seulement fait de communication ; il a fonction de contagion émotive ou de catharsis ; il a dans la cité une fonction sociale parfois précise ; il joue par rapport aux participants un rôle esthétique. Mais toutes ces fonctions sont dépendantes du procès de communication : l'émotion aussi est communiquée, même si l'émotion induite chez le spectateur n'est pas la même que celle dont nous informe le médium : le spectateur ne ressent pas la douleur de la mère ou les affres de la mort, mais une émotion d'une autre nature ; le plaisir esthétique est en relation, mais aussi en différence avec ce qui est communiqué.

Le théâtre est moteur social dans la mesure où il réveille le spectateur par rapport aux informations fournies. Dans tous les cas, c'est l'activité propre du récepteur – spectateur qui travaille et transforme les informations que lui fournit le procès de communication dont il est partie. La communication théâtrale induit chez le récepteur une pratique active.

Bibliographie sélective

Rédacteur(s)
Édition Bordas, 2008

Classement

Spécialité : Technique et créateurs techniques

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Date 1ère mise en ligne
Dernière modification
15/06/2026