Bosnie-herzégovine
(Le théâtre en)
Longtemps dépendant de la culture turque puis germanique, le théâtre en Bosnie-Herzégovine naît à lui-même à la fin du XIXe siècle. Depuis la fondation du Théâtre national de Sarajevo (1920), l'activité créatrice a été intense. Les événements récents ne l'ont pas stoppée.
Théâtre de cour et divertissements populaires
Les premières traces écrites concernant l'existence d'une vie théâtrale en Bosnie-Herzégovine apparaissent à la fin du Moyen Âge quand les riches souverains bosniaques (Kotromaniči, Kasače, Hrvatinići, Pavlovici) souhaitent rehausser la pompe de leurs palais par des manifestations artistiques. Ils possèdent leurs propres troupes d'acteurs où, dans une organisation de théâtre bouffe, les artistes sont à la fois musiciens, magiciens, dresseurs d'animaux, équilibristes, mimes et imitateurs. Ces artistes sont habillés de façon très extravagante. Leur programme est de grande qualité, ce dont témoignent les documents écrits des XIVe et XVe siècles où l'on parle du passage à Dubrovnik d'artistes bosniaques. En retour, les artistes de Dubrovnik jouent également dans les palais des souverains bosniaques et ainsi ouvrent la voie à des échanges diplomatiques.
Sous l'influence de la culture turque en Bosnie-Herzégovine à la fin du XVIIe et du début du XVIIIe siècle apparaît une forme spécifique de théâtre, le karagöz. Ce qu'on peut dire de son fonctionnement et de ses thèmes en Turquie ou en Syrie est valable pour la Bosnie : Karagöz, héros populaire, sort vainqueur de ses affrontements avec les puissants (juges, commerçants, seigneurs). Cette forme de théâtre ambulant qui parvenait jusqu'aux lieux les plus reculés de la Bosnie-Herzégovine devint le mode de divertissement préféré. Véritable spectacle populaire, il est demeuré vivant jusqu'à la fin des années 1930.
La Compagnie théâtrale des débutants, premier théâtre amateur de Bosnie-Herzégovine, a été fondée par un instituteur, Stevo Petranović, en 1864 dans une petite ville de province, Tešanj. Elle avait à son répertoire la Judith de Hebbel et les Brigands de Schiller. Le mot « théâtre » est mentionné pour la première fois en 1870 par le journal la Fleur de Sarajevo à l'occasion de la fondation par le consul britannique Homes du « théâtre international ». Données dans sa propre résidence, les pièces, jouées en français, étaient destinées à distraire le corps diplomatique et les représentants de l'administration turque.
La Bosnie-Herzégovine développe sa propre activité théâtrale
Durant la domination austro-hongroise (1878-1918), tous les courants socioculturels, y compris la vie théâtrale, deviennent européens. L'activité théâtrale est très intense grâce aux visites des compagnies ambulantes de Zagreb, Belgrade, Vienne et Budapest. Ce qui pousse à la création de compagnies locales à vocation éducative et culturelle. Leur valeur esthétique est faible, trop marquée par le romantisme national et par la comédie à bon marché, mais leur riche activité d'amateurs influe sur la naissance d'une littérature dramatique bosniaque. La première œuvre de cette nature est l'Héritage de ma mère, en 1885, d'Ivan Lepušić, à qui il faut joindre les noms de S. Bašagić, S. Corović, E. Mulabdić. Il y eut à cette époque plusieurs tentatives de création de troupes professionnelles à Tuzla en 1898 et à Sarajevo, à plusieurs reprises. Tentatives vite avortées.
Pendant l'entre deux guerres, à l'époque du Royaume serbo-croate, le premier théâtre professionnel – le Théâtre national – est fondé en 1920 à Sarajevo, avec des acteurs itinérants et des débutants. À cet égard, le séjour du metteur en scène russe Y. Rakitin fut déterminant pour aider les jeunes à se former selon les méthodes de Stanislavski. Outre les acteurs locaux, on trouve au répertoire les noms de Molière, Tchekhov, Dostoïevski, etc. Sous la direction de Nusic (1925-1928), l'activité du Théâtre national fut remarquable avec notamment la fondation de la première école d'Art dramatique. Durant cette période, l'esthétique du Théâtre national mûrit et passe du romantisme national au réalisme psychologique. Les meilleures réussites sont dues aux réalisations du metteur en scène invité Rade Pregarc, disciple de Reinhardt, qui fit souffler l'esprit européen sur la scène de Sarajevo. Un second théâtre national fut créé, pour des raisons politiques en 1930, à Banja Luka.
À la fin de la Seconde Guerre mondiale, sous le régime socialiste, la vie théâtrale est en plein essor avec des créations de théâtres nationaux à Tuzla (1949), Mostar (1949), Zenica (1950). À Sarajevo, création du Théâtre des pionniers de la ville (1950), actuel Théâtre des jeunes. Avec leur devise « la culture pour le peuple », de nombreux théâtres amateurs se fondent dans toutes les grandes villes mais le niveau artistique de la littérature dramatique et de la réalisation scénique se dégrade sous l'influence du réalisme socialiste.
L'ouverture à l'Europe occidentale
Au milieu des années 1950, de nouveaux répertoires et de nouveaux courants apparaissent en Bosnie-Herzégovine. Les metteurs en scène, formés à l'Académie de théâtre de Zagreb et Belgrade (V. Jablan, J. Lešićet d'autres) apportent des changements artistiques : refus du théâtre d'illusion, recherche du côté du jeu et de l'abstraction. Avec J. Korenić comme leader, un groupe de jeunes artistes les rejoint et fonde à Sarajevo le Petit Théâtre (l'actuel Kamerni teatar 55). Le désir de participer aux courants nouveaux pousse les théâtres professionnels à s'ouvrir aux auteurs de sensibilité moderne comme Brecht, Priestley, Miller, Ionesco, Osborne, Dürrenmatt, Sartre, Anouilh. Ce qui a une influence sur la production théâtrale locale où se distinguent dans les années 1960 à 1970 M. Žalica, A. Isaković, V. Stojanović, lors du Festival des scènes expérimentales à Sarajevo (1960). Y est invité le Living Theatre dont le rôle fut essentiel pour ouvrir le théâtre bosniaque aux courants modernes du théâtre mondial. L'influence du BITEF (1967) fut également considérable. Les metteurs en scène S. Kupusović, G. Gojer, H. Pašović, A. Mustafić et A. Kurtre mettent en question toutes les catégories esthétiques.
L'intensification et la modernisation de la vie théâtrale en Bosnie-Herzégovine sont dues à l'action de l'Académie des arts de la scène de Sarajevo (ASU, 1981) qui a formé des artistes au pouvoir créateur hors pair, tel A. Glamocak, à la fois acteur, metteur en scène et pédagogue. La scène ouverte « Obala » (1984) qui travaille dans le cadre de l'ASU a récolté un succès mondial avec Tetovirano Pozoriste (le Théâtre tatoué).
Pendant les années où la Bosnie fut agressée (1992-1995), le théâtre à Sarajevo a gardé son pouvoir artistique et y a ajouté un rôle thérapeutique de soutien moral. On a joué sous les obus des pièces de Sartre, de Ionesco, de Mrożek, aussi bien que des pièces des auteurs locaux, entre autres les drames liés à la guerre, de Safet Plakalo. Il a fondé avec un groupe d'artistes courageux le Théâtre de guerre de Sarajevo (SHRTR, 1992) toujours actif. Le plus talentueux d'entre eux, Almir Imsirevic (1971), est l'auteur de trois pièces (Si c'était un spectacle, 1997, le Diable des Balkans, 1998 et le Cirque Inferno, 2001) où l'engagement politique n'exclut ni l'humour sardonique ni les convictions largement humanistes, notamment la revendication des libertés de mouvement, de parole et de création.
Bibliographie sélective
- La roue de sainte Catherine , miracle, Dževad Karahasan ; traduit du bosniaque par Mireille Robin, Paris : l'Espace d'un instant, impr. 2005
- Si c'était un spectacle , Almir Imširević ; trad. du bosniaque par Mireille Robin, Paris : l'Espace d'un instant, 2004