LENZ Jakob Michael Reinhold

Sesswegen, Livonie, 1751 - Moscou, 1792

Auteur dramatique allemand.

Bien que Goethe ait parlé de Lenz comme du « passage d'un météore » qui disparut « sans laisser de traces », on a pris maintenant la mesure de son « génie » (un mot cher aux écrivains du Sturm und Drang). Lenz nous est revenu par l'entremise de Büchner et de Brecht : il fait plus que jamais figure de fondateur de la dramaturgie allemande moderne.

Né d'un père pasteur, Lenz compose, dès l'âge de quinze ans, une pièce, Le Fiancé blessé, où, tout en célébrant, sur le mode larmoyant, l'ordre social, malencontreusement troublé par un domestique qui ose assassiner son maître, il prête au meurtrier quelques-uns de ses propres traits. De 1768 à 1771, Lenz réside à Königsberg où, au lieu d'étudier la théologie, il suit l'enseignement de Kant et traduit Pope et Shakespeare. Mais c'est en Alsace qu'il écrit l'essentiel de son œuvre et noue avec Goethe une relation féconde et fatale. En quelques années (1771-1776), il accumule les écrits de toutes sortes, violents et désordonnés : des satires du monde littéraire (Pandämonium Germanicum, 1775), des romans laissés inachevés, des adaptations de Plaute, des essais théologiques et esthétiques, et surtout, une dizaine de pièces parmi lesquelles Le Précepteur (Der Hofmeister, publié en 1774, avec l'aide de Goethe, en même temps que des Notes sur le théâtre), Le Nouveau Menoza (Der neue Menoza), Les Soldats (Die Soldaten, 1775), Les amis font le philosophe (Die Freunde machen den Philosophen), L'Anglais (Der Engländer, 1776). En 1776, il rejoint Goethe à la cour ducale de Weimar. Un an plus tard, il en est chassé. En proie à des accès de démence, il est recueilli en Alsace par le pasteur Oberlin (c'est du récit d'Oberlin que Büchner tirera sa nouvelle, Lenz, en 1835). Après avoir rejoint son père à Riga, Lenz gagne Saint-Pétersbourg, puis Moscou : il y mourra, dans la rue, oublié de tous, en 1792.

À la suite de Lessing , Lenz choisit Shakespeare comme modèle et refuse l'imitation de la dramaturgie classique française. Mais, à la différence de Lessing, il renonce « à prendre Aristote pour point de départ : pour trouver le nôtre, il nous faut consulter le goût populaire du passé et de notre patrie qui, aujourd'hui encore, reste et restera le goût populaire ». Le nouveau drame allemand réunira la tragédie (fondée sur le personnage) et la comédie (qui repose toujours sur une situation) : « En Allemagne, nos auteurs de comédies doivent pratiquer un style comique et tragique à la fois, parce que le peuple, pour lequel ils écrivent, ou du moins devraient écrire, est un incroyable mélange de culture et de grossièreté, de décence et de barbarie. » C'est donc une « tragi-comédie » (dans un sens différent de celui que les Français donnaient à ce mot au début du XVIIe siècle) que Lenz appelle de ses vœux. Il va prêcher d'exemple, dans ses adaptations de comédies de Plaute et de Shakespeare comme dans ses propres pièces.

Toutefois l'écrivain et l'individu singulier qu'était Lenz débordent le théoricien. Des pièces comme Le Précepteur, Les amis font le philosophe ou Les Soldats participent aussi d'un théâtre autobiographique, très en avance sur son temps : ce que Lenz met en scène, c'est sa propre situation sociale, ses fantasmes, ses rêves et ses peurs. Ainsi, il dépasse la rhétorique, le pathétisme et le moralisme de ses contemporains du Sturm und Drang (Klinger et Wagner) : au-delà de la tragi-comédie bourgeoise ou populaire, il anticipe une dramaturgie discontinue où confession et constat se répondent. Büchner ne s'y est pas trompé qui, après avoir soumis Lenz à une véritable dissection psychique dans son admirable nouvelle, a emprunté à ses Soldats bien des matériaux pour Woyzeck. Et c'est à Brecht que revient, logiquement, la redécouverte scénique de Lenz. Son adaptation du Précepteur fut l'un des premiers et des plus beaux spectacles du Berliner Ensemble (1950) : il y voyait un moyen de « frayer la voie » à un théâtre en même temps « réaliste et poétique ». Une dizaine d'années plus tard (1965), B.-A. Zimmermannfit des Soldats un opéra d'une complexité vertigineuse. Maintenant, Lenz est joué partout, dans son texte original, en Allemagne, et même en France où Chéreau a monté Les Soldats (sous le titre : Les Officiers), au début de sa carrière (1967), Vitez Le Précepteur (1970) et Sobel Les amis font le philosophe (1988).

Bibliographie sélective

Rédacteur(s)
Éditions Bordas, 2008

Classement

Spécialité : Espace germanique

Zone(s) géographique(s) :
  • Allemagne
Période(s) :
  • 18ème siècle
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Date 1ère mise en ligne
Dernière modification
15/06/2026