Slovènie
(Le théâtre en)
À l'époque romaine, comme les autres principaux centres de la province de Norique, Ljubljana (en latin, Emona) possède son amphithéâtre. Depuis le Moyen Âge jusqu'à la fin de l'époque baroque (Xe - XVIIe siècle), quatre langues sont en usage sur le territoire slovène : le slovène, le latin, l'italien et l'allemand. Si le latin disparaît de l'usage courant à la fin de l'époque baroque, les trois autres langues continueront à être utilisées jusqu'à la fin de la Première Guerre mondiale. Le serbo-croate remplace alors l'italien et l'allemand, dont l'usage est à nouveau imposé pendant la Seconde Guerre mondiale. C'est seulement après 1945 que la langue slovène s'affirme comme langue officielle, tant dans l'usage courant que sur les scènes de théâtre.
Entre le cercle et la croix
Les premières manifestations d'expression scénique en Slovénie apparaissent au XVe siècle, dans la liturgie chrétienne, sous forme de drames liturgiques en latin. À partir du XVIe siècle, des troupes italiennes et allemandes font des tournées à travers le pays ou s'y installent, notamment des troupes d'opéra italien.
La langue slovène est introduite sur scène dès le début du XVIIe siècle par les jésuites, qui mêlent volontiers les thèmes sacrés et profanes, représentant, par exemple, le diable sous la forme de Pavliha, variante slovène de Scaramouche. Dans la même période, la confrérie des capucins « Redemptoris mundi » organise des processions spectaculaires, à mise en scène grandiose, représentant le chemin de croix, avec tout l'apparat, les costumes et le jeu d'acteurs de l'imaginaire catholique de l'époque.
Le troisième élément essentiel du baroque sacré théâtral slovène est constitué par les jeux de la Passion, notamment la Passion slovène (Slovenski passion, 1721) du père Romuald (mort en 1748), appelée aussi La Passion de Škofija Loka, du nom du lieu où elle était représentée : mille vers en langue slovène et quelques passages en allemand, complétés par de véritables didascalies, pour guider la mise en scène de plus de trois cents participants.
L'expression scénique baroque porte ainsi la marque à la fois de l'improvisation populaire, de la tradition du drame religieux médiéval, du théâtre jésuite, de l'opéra italien et des prémices du drame bourgeois allemand.
Le théâtre des jésuites, les processions des capucins et la Passion de Škofija Loka sont, quant à eux, représentés jusqu'en 1773, date à laquelle l'impératrice Marie-Thérèse les interdit, sous prétexte de troubles de l'ordre public.
De la lumière aux ténèbres
Le tournant de l'écriture dramatique slovène se situe à la fin du XVIIIe siècle, époque à laquelle l'esprit des Slovènes, et de Ljubljana s'ouvre sous l'influence d'un cercle d'intellectuels cosmopolites, éclairés et laïcs, regroupés autour de la figure emblématique du baron Žiga Zois (1747-1819), le plus riche Slovène de l'époque, amateur passionné de théâtre, grand mécène des arts, notamment de l'auteur dramatique Anton Tomaž Linhart (1756-1795).
Le cercle de Zois regroupe des admirateurs des Lumières et de l'esprit de la Révolution française. C'est ainsi que Linhart écrit la comédie La Folle Journée ou le Mariage de Matiček (1790), inspirée de La Folle Journée ou le Mariage de Figaro de Beaumarchais. La représentation publique en est interdite par la censure, en raison des idées révolutionnaires de la pièce. Le style du Mariage de Matiček se différencie de celui des textes dramatiques slovènes ultérieurs par son ton frivole, son piquant et sa joie de vivre, par l'élégance de la langue. Sous l'influence du Sturm und Drang, Linhart écrit également une tragédie bizarre, à la manière de Shakespeare, en langue allemande, Miss Jenny Love (1780).
Au début du XIXe siècle, le lourd esprit germanique imposé par l'absolutisme autrichien supplante la frivolité latine. Metternich instaure une censure sévère, et l'usage du slovène devient indésirable en public. Dans cette atmosphère d'oppression, que même le court intermède de la présence française (création des Provinces illyriennes par Napoléon Ier , entre 1809 et 1813) n'a pas dissipée, la vie théâtrale slovène est animée essentiellement par des troupes allemandes, qui présentent le répertoire classique : Lessing, Schiller, Goethe, Shakespeare, Molière, Goldoni. Après le départ des Français, les troupes italiennes disparaissent des scènes slovènes. La création dramatique slovène est, quant à elle, pratiquement réduite au silence.
Une nouvelle naissance
La vie théâtrale slovène connaît un premier réveil après l'émergence de la monarchie constitutionnelle, avec la création de l'Association dramatique de Ljubljana (1867) et, à la même époque, de l'Association dramatique slovène de Trieste qui présente des spectacles slovènes dans divers théâtres de Trieste.
Mais le vrai renouveau du théâtre et de l'écriture dramatique slovènes correspond à la construction, en 1892, du nouveau « Théâtre régional » (« Landstheater ») à Ljubljana (Dželmo gledališče v Ljubljani), et à l'apparition de l'auteur dramatique Cankar. La troupe slovène partage la scène du nouveau théâtre avec la troupe allemande jusqu'en 1911, date de la construction du théâtre allemand, qui porte le nom de l'empereur François-Joseph (Das Kaiser Franz Jospeh Jubiläums Theater).
Cette période d'épanouissement, qui dure jusqu'à la fin de la Première Guerre mondiale, porte le nom de « période de Cankar ». Après les ténèbres du XIXe siècle, ce dernier impose les nouvelles conceptions de la représentation théâtrale et de l'interprétation du texte dramatique qui marquent le théâtre slovène de la modernité.
En 1918, à la création du royaume de Yougoslavie, les théâtres professionnels slovènes prennent le nom de « théâtres nationaux slovènes ». La vie théâtrale se développe tout particulièrement selon un axe Trieste-Ljubljana-Maribor. L'image du théâtre slovène est de plus en plus portée par de grandes figures de comédiens, mais aussi de metteurs en scène et d'auteurs dramatiques.
Le jeu dramatique évolue sous l'influence, notamment, de deux grandes dames de la scène slovène de la première moitié du XXe siècle, la Slovène Marija Vera (1881-1954) et la Russe Marija Nablocka (1890-1969). La première, formée à l'école allemande, a travaillé avec Reinhardt, joué avec Kainz et nombre d'autres grands comédiens, sur les scènes européennes ; professeur à l'Académie de théâtre de Ljubljana, elle est également la première femme metteur en scène slovène. La seconde, venue dans les années 1920 d'Union sloviétique, a apporté l'expérience du théâtre russe, et notamment le style de jeu du Théâtre d'Art (voir Théâtre d'art de Moscou), qui a lui-même effectué plusieurs tournées à Ljubljana.
Parmi les principaux metteurs en scène de cette époque, on citera notamment Osip Šest(1893-1962), Ferdinand Delak (1906-1968) et Stupica (1910-1970). Ils sont les initiateurs d'un « théâtre de metteurs en scène », et les auteurs de textes théoriques sur l'art théâtral.
Nouveaux temps, nouveaux systèmes
Après la Seconde Guerre mondiale, l'esthétique théâtrale slovène se divise en deux courants, celui des théâtres nationaux et celui des petites scènes expérimentales. Ces dernières explorent soit de nouvelles formes du texte dramatique émanant de jeunes auteurs, notamment slovènes, rejetés par l'institution, soit différentes variantes du langage théâtral contemporain, cherchant la théâtralité en dehors du champ de la parole, sous l'influence de Brecht, de Grotowski, du Living Theater, de Brook, des théâtres extra-européens, ainsi que de la relecture d'Artaud, de Craig, de Meyerhold ou d'Appia. Les années 1960 et 1970 voient l'irruption des nouvelles esthétiques dans les théâtres nationaux, en particulier au Théâtre national Drama de Ljubljana, où travaille le metteur en scène Mile Korum (né en 1928), pionnier d'une approche moderniste, tant de la lecture du texte que de sa représentation.
Parmi les petites scènes se distingue Oder 57 (Scène 57), qui, pendant les sept années de son existence (1957-1964), a présenté en création mondiale treize pièces de sept nouveaux auteurs slovènes, dont les plus importants sont Gregor Strniša (1930-1987), Dane Zajc (1929-2005), Dominik Smole (1929-1992), Primož Kozak (1929-1981) et Vitomil Zupan (1914-1987). Sous l'influence de Sartre, Camus, Beckett, Anouilh, Ionesco et des auteurs anglo-saxons, sont créées des pièces importantes entre nihilisme, existentialisme et absurde. La forme la plus spécifique est le drame poétique, plus pur produit du modernisme littéraire slovène.
Le début des années 1970 voit l'apparition d'une nouvelle génération de metteurs en scène, qui commencent en dehors des institutions, mais qui, très rapidement, investissent ces dernières. Jovanović, auteur et metteur en scène et Ljubisa Ristić (né en 1947), le metteur en scène et scénographe Meta Hočevar (né en 1942) et Janez Pipan (né en 1956) créent, au théâtre Mladinsko (Slovensko Mladinsko Gledališče), à l'époque théâtre pour la jeunesse, un polygone de recherche de nouvelles formes théâtrales. S'appuyant sur l'analyse de la relation inévitable de l'art et de la politique dans la représentation théâtrale, en même temps qu'à travers la conception de l'organisation elle-même de l'institution théâtrale, ils examinent avant tout le rapport entre théâtre et cité.
En 1986, trois jeunes metteurs en scène, Vito Taufer (né en 1959) avec Alice au pays des merveilles, Dragan Živadinov (né en 1960) avec Le Baptême sous Triglav, et Tomaž Pandur (né en 1963) avec Sheherazade, s'emparent des scènes institutionnelles. Descendants de l'école moderniste de Mile Korun, influencés par la pratique du théâtre engagé de Mladinsko et leur propre lecture des textes fondateurs du théâtre du XXe siècle, tous trois marquent profondément la scène slovène des années 1990 avec leur poétique particulière, immédiatement identifiable. Ils continuent à modeler chacun de son côté et à sa façon l'espace théâtral du début du XXIe siècle. Ils sont suivis par de nombreux autres artistes du spectacle vivant qui cherchent les formes nouvelles de la création tout aussi bien que de l'organisation et de la production théâtrales. Parmi les plus marquants : Matjaž Berger (né en 1964), Emil Hrvatin (né en 1964), Matjaž Pograjc (né en 1967), Sebastjan Horvat (né en 1971), Tomi Janežič (né en 1972), Jernej Lorenci (né en 1973), Diego de Brea (né en 1969), qui explorent les rapports qui se nouent entre l'art et la philosophie, l'art et la technique, l'art et la science, caractéristiques de la fin du millénaire ou qui réinterprètent les auteurs classiques.
Bibliographie sélective
- Slovinské drama , Dr. Frank Wollman, Bratislava : Filosofická fakulta University Komenského, 1925