Ethnodrame

Représentation d'épisodes sacrés, épiphanies des dieux ou d'êtres surnaturels propres à une culture, dans le cadre d'une croyance. Le terme vient de Moreno, mais il est doté d'un nouveau contenu, associant drame et religion, par le chercheur haïtien Louis Mars (fin des années 1950). Les observations cliniques des possédés du culte Vaudou amènent L. Mars à défendre le rôle culturel, psychosocial et thérapeutique de ce type de rituel dans une communauté paysanne et suburbaine. Il ouvre en même temps une voie à la recherche sur les sources du théâtre (ce qui inspirera Grotowski pour la création de ce programme). Les techniques du corps, chant, danse, mime, transe et possession ou masque, sont les modes d'expression spécifiques de l'ethnodrame.

Une des fonctions communes à de nombreux modèles d'ethnodrames relevés par l'ethnologie est la transmission d'un patrimoine culturel. Une des manifestations fréquentes est la réactualisation du temps mythique qui s'exprime par des scénarios rituels. Certaines séquences du rite (rite fondateur par exemple) adoptent l'aspect de mimodrames ou de pantomimes sacrés. On a pu y voir l'apparition d'un préthéâtre (Schaeffner).

Termes équivalents : mythodrame, sociodrame primitif, simulacre sacré.

Origine du rituel et économie de chasse

La première des sociétés humaines, celle des chasseurs et des cueilleurs, a probablement pratiqué des manifestations de ce type pour se concilier des puissances surnaturelles réputées pointilleuses : la fécondité, d'où l'abondance du gibier indispensable à la survie, dépendait en particulier du bon accomplissement des rites avant toute entreprise visant à donner la mort à un animal. Dans le cas contraire, les esprits des victimes pouvaient devenir malfaisants. D'où l'importance du zoomorphisme dans la plupart des rituels des sociétés de l'arc ou de la lance. Le mythe de la fondation impliquant des héros légendaires que la fable a dotés de pouvoirs surhumains, il n'est pas rare que le scénario rituel donne à ceux-ci un aspect hybride, à la frontière de l'homme et de l'animal.

C'est dès le paléolithique, parmi les peintures et gravures rupestres, qu'on trouve les premières figurations de génies aux formes ambiguës, prises parfois pour des « sorciers » : homme-cerf, homme-bison. Il a fallu du temps pour comprendre que leur exécution appartenait à une chaîne propitiatoire ou exorcistique dont faisait partie le scénario rituel. Peintures corporelles et/ou masques-costumes, mouvement et mime, pas rythmé et musique, récitation ou paroles sacrées prononcées par le chamane constituaient un tout dont la figuration sur des parois d'abris était un maillon.

La naissance de l'économie agraire n'a pas fait disparaître ces sortes de manifestations mais les a enrichies d'une métaphore nouvelle : le cycle de la terre ensemencée va reproduire celui de la grossesse et cela suscitera des mimiques sexuelles. Sacrifices et offrandes aux génies se multiplient autour du même schéma : réactualisation et dédramatisation des événements mythiques. La pluie et la graine se trouvent au centre des scénarios.

L'ethnodrame a souvent été pris pour une danse par les premiers observateurs, qui ne pouvaient y percevoir les allusions à la fable, les symboles, les particularités ethniques du geste codifié. Des fragments de scénarios rituels plus ou moins appauvris par le choc brutal des civilisations ont pu être observés jusqu'au cours du XXe siècle, dans les aires où subsistaient des économies de ce type. À part quelques séquences de films ethnographiques de la fin de la période coloniale, presque rien n'a été fait pour garder la trace complète et explicite d'une cérémonie actualisant les temps mythiques. Le cas des Dogons (Mali) fait heureusement exception.

Égypte : théâtre ou préthéâtre ?

Sans entrer dans la polémique sur l'existence ou l'absence d'un théâtre égyptien (thèse d'E. Drioton) qui dure encore, il paraît possible aujourd'hui de s'appuyer sur l'étude récente des rituels, dans leur mise en relation avec les peintures des tombeaux, pour affirmer que des séquences mythologiques se déployaient dans les processions rituelles ; que le port du masque y était indispensable pour figurer le personnel divin. Il subsiste d'ailleurs un exemplaire et un seul des masques égyptiens, celui d'Anubis dieu-chacal, conservé à Hildesheim en Allemagne. Au-delà de ces maigres certitudes, demeurent surtout des questions. Qui portait les masques ? Prêtre, mime ou danseur ? Ou un spécialiste des trois fonctions à la fois, un initié ayant subi une préparation ? Les épisodes mythologiques, par ailleurs connus, étaient-ils joués ou simplement visualisés au cours d'une marche solennelle ponctuée de gestes liturgiques ?

La religion d'État semble avoir apprivoisé au profit du pouvoir les techniques d'actualisation du mythe. Dans les mégasociétés théocratiques, de la Mésopotamie à l'Égypte, enrichi de la production d'images prestigieuses qui défieront l'éternité, le simulacre sacré perdra peut-être, dans ces cultures de mégalopoles, ce que les petites communautés tiraient d'un événement extra temporel : un vécu où les fonctions esthétiques, sociales, métaphysiques, thérapeutiques, pédagogiques étaient indissociées. Une rupture volontaire du temps présent laissant passer le souffle du temps cosmique. Une expérience tribale qui soudait la communauté par son imaginaire.

Bibliographie sélective

Rédacteur(s)
Édition Bordas 2008

Classement

Spécialité : Lexique théorique et théoriciens

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Date 1ère mise en ligne
Dernière modification
15/06/2026