Érotique
(Le théâtre)
Type de théâtre qui se donne pour objectif de provoquer, par des moyens plus ou moins détournés, gestuels mais surtout verbaux, une excitation sensuelle.
Il serait erroné de faire remonter le théâtre érotique à l'exhibition du phallus en cuir des fêtes de Dionysos car il s'agit bien plutôt alors de rites de fécondité. En revanche, les comédies grecques et latines (les atellanes notamment) comportaient une part d'obscénités très directes et, au Moyen Âge, les farces et sotties (et bien plus encore les défilés de carnaval) regorgeaient d'allusions grivoises. Il ne s'agit néanmoins dans aucun de ces cas de théâtre érotique au sens où tout le spectacle n'aurait que cet objectif pour propos.
Il semble que le théâtre érotique stricto sensu se soit surtout développé en France au XVIIe siècle dans un contexte privé et aristocratique, celui du « théâtre de société », et qu'il ait alors fonctionné sous plusieurs dénominations : « théâtre clandestin », « théâtre libertin » « théâtre paillard », « théâtre des petites maisons » (ce dernier terme désigne des lieux privés fréquentés par les aristocrates). Une pièce célèbre de Mérard de Saint-Just s'intitule : l'Esprit des mœurs ou la Petite Maison. Les textes circulaient sous le manteau – ce qui explique leur anonymat et, aujourd'hui, leur rareté. On a émis l'hypothèse que Jacques-René Hébert, le créateur du Père Duchesne, pourvoyait en pièces érotiques les petites maisons ; Sade était un habitué de ces lieux où actrices et courtisanes se confondaient et où le plus grand laisser-aller était de mise dans les paroles comme dans les gestes. La Révolution entraîne la disparition de ces divertissements d'aristocrates comme aussi du divertissement populaire et souvent paillard qu'offraient les foires Saint-Laurent et Saint-Germain.
Le théâtre érotique renaît dans la seconde moitié du XIXe siècle, également dans un cadre privé, sous le nom de « théâtre érotique de la rue de la Santé ». Amédée Rolland (1819-1868) l'inaugure en 1862 en présence d'une quinzaine de personnalités dont Champfleury, Féval, Duranty, Banville, Daudet, Bizet et l'éditeur Poulet-Malassis qui en 1864 publie en Belgique, sous le titre de Théâtre érotique de la rue de la Santé, avec deux eaux-fortes de Félicien Rops, plusieurs pièces dont la Grisette et l'Étudiant de Monnier ; grisette dont Monnier a aussi contribué à fixer la silhouette dans une série de lithographies, avant de la porter au théâtre : elle est sensuelle, vulgaire, tendre, généreuse, susceptible mais prête à pardonner et à rire. Le photographe Nadar a également sacrifié au genre en écrivant avec Charles Bataille la Grande Symphonie des punaises.
Dans la décennie 1890, Frédéric de Chirac (1865-1906) se fait une spécialité d'un théâtre, érotique certes, mais avec des visées sociales et réformatrices. En se proclamant créateur du Théâtre réaliste, il se pose en adversaire du Théâtre-Libre d'Antoine. Il joue d'ailleurs sa propre pièce, Prostituée, chez P. Fort, au théâtre d'Art, non sans provoquer le scandale. En 1892, Chirac comparaît en justice pour outrage à la pudeur ; traité par le substitut de « pornographe en action », il est condamné à quinze mois de prison. Il reprendra ses activités pour ouvrir en 1899, rue Fontaine, le théâtre Chirac avec, à l'affiche, Fleur de pou, mélodrame à thèse sur la chair coupable. Mais en 1901 la préfecture de police fait fermer le théâtre. Trop brutal, il lui avait manqué de colorer l'érotisme d'élégance et de sous-entendus. Ce que surent faire Mlles Cavelli et de Presles en 1894 dans une série de spectacles imités les uns des autres et intitulés le Coucher d'Yvette, le Coucher de la Parisienne. Il s'agit de « couchonneries » – le personnage principal est le lit, mais avant de parvenir au fait (et le rideau tombe avant !) la pièce se réduit à un effeuillage compliqué et jamais complet de l'invraisemblable lingerie de l'époque.
C'est sous une forme ambulante que le théâtre érotique resurgit dans les années soixante dans les baraques de strip-tease forain, en province, et à Paris, à Pigalle, au moment de Noël. Sœurs cadettes des accompagnatrices peu vêtues des dresseurs de fauves, ces strip-teaseuses font désormais tout le programme de la seule mise en scène de leur corps. Sans texte, cette forme contemporaine de théâtre érotique s'appuie sur des scénarios, des travestissements, des accompagnements musicaux, des décorations ambiantes (ce qu'on appelle la « peinture de scooter », naïve et suggestive à la fois) et réunit toutes les conditions d'un échange théâtral. Les strip-teaseuses ont un statut très particulier : ni foraines ni « professionnelles », elles exercent ce métier de façon temporaire pour se donner le plaisir de se faire leur propre théâtre. La métamorphose de soi en corps nu, projeté au-devant du désir de l'autre, ne serait-ce pas l'instance la plus profonde – et la plus cachée – de la relation spectaculaire ?
L'exploitation érotique de la langue de théâtre
L'instrument du comédien est son corps ; rien d'étonnant donc que la langue ait produit des expressions imagées tirant du côté d'Éros certains mots appartenant au théâtre. Ainsi de brigadier (« je donnerais bien un petit coup de brigadier à Paulette »), de balcon (« il y a du monde au balcon », équivalent de : « il y a des oranges sur l'étagère »), de guignol, cette marionnette qu'on enfile, qui se dresse et s'amollit ; on la trouve dans des expressions comme « rentrer avec le guignol en bandoulière », ou encore, plus récemment et faisant allusion au matraquage publicitaire : « sortez couvert : enfilez le guignol ». Sans compter le désuet « théâtre de la nature » ou le fait d'« emmener Ferdinand à la comédie », « d'avoir un polichinelle dans le tiroir » ou « un Arlequin dans la soupente ». Il est des expressions moins connues : ainsi « afficher complet au Grand-guignol », équivalent d'« avoir ses Anglais » et, surtout de « faire le papier peint ». À rapprocher d'« apporter une lettre », de « faire le troisième hallebardier dans le brouillard », autrement dit, de « faire de la figuration, de traîner la frimante ». Quant à faire un raccord (« ce soir, j'ai un raccord à faire »), c'est donner un prétexte professionnel pour éviter de dire qu'on va voir ailleurs comment ça se passe.
Bibliographie sélective
- Le Théâtre gaillard , S.l. : Partout et nulle part, 1776-1880
- Le théâtre érotique de la rue de la Santé , précédé de son histoire, Paris : l'Or du temps, 1969
- Théâtre érotique français du XIXe siècle , présenté par Jean-Jacques et Mathias Pauvert, Paris : diff. les Belles Lettres, 1994
- Pêle-mêle sexuel , Agnès Pierron, Paris : Stock, 2004
Classement
Spécialité : Institutions et lieux
- France
- 17ème siècle
- 18ème siècle
- 19ème siècle
- 20ème siècle