Dramaturgie
Ce mot a connu une remarquable évolution sémantique reflétant les transformations intervenues, au cours des siècles, dans l'exercice du théâtre. D'abord, il avait trait à l'œuvre dramatique ; il a pris en compte le passage du texte à la scène, la mutation de l'œuvre dramatique en œuvre scénique.
Il supposait un ensemble de préceptes, derègles, sinon de dogmes, quant à la composition des pièces ; il s'est mis à désigner une pratique empirique faisant partie intégrante de la réalisation théâtrale en tant qu'elle entre dans le champ de la mise en scène. Il sous-entendait une certaine universalité de l'écriture dramatique, il recouvre et avoue la multiplicité et la singularité des démarches constituant l'activité théâtrale. Aujourd'hui, ces différentes acceptions du mot « dramaturgie » coexistent. Dans l'usage, il est courant de passer de l'une à l'autre. Ainsi la dramaturgie apparaît souvent comme un concept flou, de contours et de portée variables.
Un art poétique
Selon le Littré, la dramaturgie est l'« art de la composition des pièces de théâtre ». Elle forme une partie de l'« art poétique ». La Poétique d'Aristote est la première dramaturgie du théâtre occidental. Elle concerne principalement l'écriture et l'agencement du texte, plus exactement de ce qu'Aristote appelle la « poésie dramatique ». Elle exclut de son champ d'application le spectacle, car « le spectacle, bien que de nature à séduire le public, est tout ce qu'il y a d'étranger à l'art et de moins propre à la poétique ; car le pouvoir de la tragédie subsiste même sans concours ni acteurs, et en outre, pour la mise en scène, l'art de l'homme préposé aux accessoires est plus important que celui du poète ». La dramaturgie vise à édicter un ensemble de règles destinées à assurer que « la composition poétique soit belle » – c'est-à-dire, dans l'esprit d'Aristote, qu'elle réalise une parfaite imitation, conforme aux lois et aux proportions de la nature humaine. L'expression « il faut que » est d'un emploi constant : la dramaturgie établit un système idéal. Toutefois, dès Aristote, ce système est à double entrée : il repose sur des principes philosophiques (esthétiques) généraux et il se fonde sur des exemples, les œuvres que l'on peut et doit tenir pour modèles : celles de Sophocle et d'Aristophane pour ce qui est de la tragédie et de la comédie. Son dogmatisme s'en trouve tempéré.
À la période classique, auteurs et théoriciens ont eu le souci de reprendre, de parfaire ou de compléter cette dramaturgie aristotélicienne. Les écrivains de théâtre le font souvent dans les préfaces ou examens qu'ils rédigent pour l'édition de leurs pièces. Lors de la publication de ses Œuvres en 1660, Corneille ajouta au texte de ses pièces trois Discours (Discours de l'utilité et des parties du poème dramatique, Discours de la tragédie, Discours des trois unités) qui constituent proprement une dramaturgie : il y formule les « préceptes de l'art » (« Il y a des préceptes, puisqu'il y a un art ») de manière « à plaire [aux spectateurs] selon ses règles ». Peu auparavant, d'Aubignac, avait, à l'instigation du cardinal de Richelieu et de l'Académie, composé sa Pratique du théâtre (publiée en 1657) : il tentait d'y codifier le système dramaturgique classique, mais déjà la part de l'observation y commençait à l'emporter sur celle des impératifs esthétiques et celle de la « pratique » sur celle de la « théorie ».
Par extension, on en est venu à parler de dramaturgie classique, élisabéthaine ou romantique pour désigner l'ensemble de la production dramatique d'une époque, mais aussi, de façon plus rigoureuse, le système de règles et de pratiques, de techniques dont usaient, consciemment ou non, les auteurs d'une époque ou d'une école donnée.
C'est dans ce sens qu'on a pu intituler « dramaturgie classique » ou « dramaturgie de X… » des études traitant d'un tel système. Soit, par exemple, la Dramaturgie classique en France de Scherer qui « embrasse l'ensemble des différents genres de théâtre cultivés entre Hardy et Racine » et étudie à la fois la « structure interne » (donc la façon de concevoir les personnages et de construire l'action) et la « structure externe » (« les problèmes de mise en œuvre et non plus de conception ») communes aux pièces de cette période.
Entre le texte et la scène
Avec la Dramaturgie de Hambourg (1767-1768), le mot prend un cours nouveau. Le dessein de Lessing est moins normatif que critique : « Notre dramaturgie sera une critique de toutes les pièces qu'on représentera. » Et son objet est non seulement le texte mais encore le spectacle : « Elle suivra pas à pas tous les progrès que la poésie et l'art dramatique pourront faire ici. » L'acteur et l'auteur sont également concernés. C'est que la « réforme » entreprise par Lessing porte sur l'écriture et sur la pratique : il s'agit de délivrer le théâtre allemand de l'imitation de la scène française et de l'établir pleinement dans sa dignité propre. Par la suite, en Allemagne et dans les pays de l'Est européen, la réflexion dramaturgique ira de pair avec la naissance de théâtres nationaux. Son objet s'en trouvera déplacé : il était le texte, il devient le passage du texte à la scène. La dramaturgie constitue dès lors un moment de la pratique théâtrale. L'avènement de la mise en scène, à la fin du XIXe siècle, scelle cette nouvelle vocation. Dramaturgie et mise en scène ont partie liée : celle-ci réalise ce que celle-là prévoit (« J'appellerai dramaturgie les types de rapports qui s'instaurent entre le hic et nunc de la représentation et l'ailleurs-autrefois de la fable », R. Monod).
Brecht donne une nouvelle force au concept de dramaturgie. Il l'inscrit au centre même du processus de la représentation. Selon lui, la dramaturgie permet de dégager la fable du texte et de choisir les moyens propres à la figurer scéniquement. Elle se situe ainsi à « l'articulation du monde et de la scène, c'est-à-dire de l'idéologie et de l'esthétique » (P. Pavis). Le dramaturge (ou le collectif de dramaturgie) élabore le projet qui fonde la représentation et vérifie que celle-ci répond effectivement à ce projet. La dramaturgie tient les deux bouts de la chaîne scénique.
Un état d'esprit
Mais la définition stricte qu'en donnait Brecht n'est plus de saison. Sa fonction et son mode d'exercice se sont élargis et assouplis. La dramaturgie n'est plus seulement le fait d'un spécialiste ou d'un groupe de spécialistes (les « dramaturges »), mais de toute l'équipe de réalisation. Si elle constitue encore l'« étape spéculative et conceptive d'un spectacle » (B. Chartreux), portant sur les virtualités d'un texte et les modalités de sa réalisation, elle a gagné bien d'autres secteurs et abdiqué une bonne part de sa rigueur idéologique. Plutôt que de dramaturgie, c'est d'un certain état d'esprit dramaturgique qu'il faut aujourd'hui parler : « Si la dramaturgie est cet ordre où tout signifie, on comprend que, du théâtre, elle englobe le texte, c'est évident, mais aussi le spectacle, son bâtiment, son rapport au public, sa mise en scène, son jeu, sa lumière, etc. Tout, c'est évidemment tout. C'est pourquoi on peut parler de la dramaturgie d'un texte, d'un spectacle déterminé, mais encore, par exemple, d'une dramaturgie de la scène à l'italienne ou même d'une disposition dramaturgique d'un théâtre dans l'espace architectural d'une ville » (J.-M. Piemme, « Constitution d'un point de vue dramaturgique »). Ainsi, après des études dramaturgiques du texte théâtral, Geschlossene und offene Form im Drama (Forme fermée et forme ouverte au théâtre), V. Klotz a pu consacrer un ouvrage à ce qu'il appelle une Dramaturgie des Publikums (Dramaturgie du public).
La dramaturgie ne souffre-t-elle pas d'inflation ? Tant de pratiques s'en réclament dans tant de domaines différents (de la réalisation à la recherche) qu'on est tenté de l'admettre. Le concept même auquel Brecht avait donné le maximum d'efficacité s'y dilue. Pour un peu, il se confondrait avec celui de théâtre. En outre, cette prolifération dramaturgique va de pair avec une crise du texte dramatique. Müller le constate : « Il n'y a jamais eu autant de dramaturgie (Dramaturgie) et en même temps aussi peu d'écriture dramatique (Dramatik) qu'aujourd'hui ».
Dans une acception tombée en désuétude, dramaturgie pouvait encore signifier « recherche de l'effet dramatique ». Alors, nous signale le Littré, ce mot, comme celui de dramaturge, était pris « presque toujours en mauvaise part ».
Bibliographie sélective
- Dramaturgie de Hambourg , par E. G. Lessing ; traduction de M. Ed. de Suckau, revue et annotée par M. L. Crousléavec une introduction par M. Alfred Mézières,..., Paris : Didier, 1873
- La dramaturgie classique en France , Jacques Scherer ; préface de Georges Forestier, Paris : A. Colin, DL 2014
- Le langage dramatique , sa nature, ses procédés, Pierre Larthomas, Paris : Presses universitaires de France, 1993
- Dramaturgie des Publikums , wie Bühne und Publikum aufeinander eingehen, insbesondere bei Raimund, Büchner, Wedekind, Horváth, Gatti und im politischen Agitationstheater, Volker Klotz, MünchenWien : C. Hanser, cop. 1976
- Dictionnaire du théâtre , Patrice Pavis, Paris : Messidor, 1987
- Le théâtre de la pensée , Joseph Danan ; préf. de Jean-Pierre Sarrazac, Rouen : Ed. Médianes, 1995
- L'avenir du drame , écritures dramatiques contemporaines, Jean-Pierre Sarrazac, [Saulxures] : Circé, 1999
Classement
Spécialité : Lexique théorique et théoriciens