Spectacle

L'étymologie latine du mot est claire et transparaît dans tous les composés que la langue française utilise : le verbe spectare signifie « regarder avec attention » (inspecter, prospecter) et le mot spectaculum désigne « tout ce qui attire le regard » (Littré).

Comment le théâtre est devenu art du spectacle

Il est intéressant de voir alors quand et comment le théâtre est considéré comme un spectacle, car à Rome le mot spectaculum ne désigne pas le théâtre, mais les jeux et les combats du cirque. C'est, semble-t-il, à partir du XVIe siècle que le mot commence à désigner la pratique du théâtre, et plutôt par traduction de l'italien spettacolo . Il manifeste donc l'extention et le triomphe d'une forme de théâtre axée sur le « donné à voir », à travers la mise en place de la prospettiva (la per- spective ), de la boîte à magie (organisée dans l'espace à partir de l' œil et de la disposition frontale du public), et des changements de décors qui, pour susciter l'étonnement, sont exécutés précisément à vue.

À partir de cette époque, le mot de spectacle va être employé régulièrement à propos du théâtre, jusqu'à se confondre parfois avec lui. Aller au spectacle, courir les spectacles, salle de spectacle, ces expressions renvoient à la pratique du théâtre, du moins à la pratique de ces salles à l'italienne, où à partir de la fin du XVIIe siècle se jouent dans le même dispositif général le théâtre parlé et l'opéra. Littré à cet égard relève une curieuse « synonymie » entre spectacle et théâtre : « Le théâtre, écrit-il, est proprement le bâtiment, le spectacle est ce qu'on y va voir. Les comédiens vont au théâtre aussi bien que tous ceux qui y ont affaire. Le public payant va au spectacle. »

Cet emploi des termes a vieilli. Le mot « théâtre » qui ici, conformément à son étymologie grecque, désigne la disposition des lieux (« le lieu d'où l'on voit »), a repris une part de son autonomie et connote plus couramment de nos jours l'ensemble des pratiques qui s'y jouent – on fait du théâtre, on va au théâtre – ; et le mot « spectacle » désigne un ensemble plus large de pratiques artistiques : l'éclatement du modèle « à l'italienne » en a diversifié les formes ; les technologies modernes (notamment en ce qui concerne la lumière et le son) en ont renforcé l'aspect spectaculaire. On regroupe désormais sous le terme général d'« arts du spectacle » des pratiques aussi diverses que le cinéma, le théâtre, l'opéra, le cirque, le feu d'artifice, le concert classique, le concert de rock. C'est sous cette appellation en tout cas qu'ils apparaissent dans la législation française concernant aussi bien les autorisations (licence du spectacle), les taxes ou les droits d'auteur.

Spectacle et représentation

Toutefois la classification du théâtre parmi les arts du spectacle ne va pas sans difficulté. Elle consacre une réduction de sens de la notion, pourtant centrale en ce qui concerne le théâtre, de représentation. Dans l'usage courant, en effet, le terme de représentation (théâtrale) désigne « la chose représentée sur la scène », comme objet offert aux regards du public. Par opposition au sens actif du mot (la représentation comme construction d'une image mise en rapport avec ce qu'elle représente), on en privilégie le sens passif (dénotant le contenu de la représentation) et ainsi on l'intègre comme un des éléments du « spectacle » : mise à distance d'un objet perçu comme réel et primat de la vue.

Mais depuis les origines du théâtre, deux courants de réflexion vont contre cette analyse et considèrent au contraire la notion de spectacle comme seconde par rapport à celle de représentation. Le premier oppose au primat de la vue le primat du texte. Il ne nie pas le spectacle, mais il en fait une constituante accessoire. C'est la résurgence régulière du problème dans les termes mêmes d'Aristote . Pour lui la représentation (mimésis) est d'abord une activité mentale (elle a conservé ce sens en philosophie et en psychologie), elle intéresse le spectateur : la simple perception sensible n'est pas représentation ; la représentation est un acte d'intellection, à travers les objets sensibles, elle identifie les formes d'une connaissance du monde où la réminiscence joue un rôle essentiel. D'où sa théorie élitiste du public – entre le populaire qui en deçà de la représentation ne réagit qu'au spectaculaire, et l'autre qui atteint la compréhension des choses par le biais de la représentation. Mais cette représentationn'est pas celle de l'instant scénique (des images dans leur succession), c'est celle de l'ensemble de la fable racontée, et rendue perceptible grâce aux « arrangements » du texte. C'est pourquoi pour Aristote tout ce qui concerne la mise en œuvre scénique (qu'il appelle opsis , sur la racine grecque correspondant au regard) est traité comme élément accessoire.

Le second (qui n'est pas exclusif du premier) oppose au primat de la vue le primat du jeu. Il considère le théâtre comme un jeu avec des signes : les images (jamais closes sur elles-mêmes) ne sont que les occasions d'un échange direct entre acteurs et spectateurs. Des pratiques aussi diverses que la tradition de la farce, le théâtre de Brecht et de ses héritiers (surtout dans le théâtre dit d'intervention), le psychodrame, procèdent de ce même rapport au « spectacle » : ils n'offrent rien au regard, ou n'offrent que de faux objets (même organisés esthétiquement selon des choix précis), ouverts sur l'activité du public et jamais clos sur la simple contemplation. Quand il y a « spectacle », celui-ci est occasion provisoire.

Dans la pratique dominante à l'heure actuelle, traversée de courants contradictoires en ce qui concerne les éléments du jeu et ceux du texte, mais où apparaît clairement la tentation de se fixer sur la conception du théâtre comme « mise en scène », comme construction d'un objet esthétique clos sur lui-même à l'aide de supports techniques très élaborés, donc comme spectacle, il n'est pas inutile de souligner l'intérêt d'un retour à la définition du théâtre comme jeu de représentation. De ce point de vue une « société du spectacle » (pour reprendre un titre célèbre), où tout est supposé devenir signe, est le contraire d'une société qui pratique le théâtre, car on s'y soumet au pouvoir des signes, au lieu de jouer à les manipuler et à les construire.

Rédacteur(s)
Éditions Bordas, 2008

Classement

Spécialité : Lexique théorique et théoriciens

Ajouter à Mon Dictionnaire
Imprimer Partager
Date 1ère mise en ligne
Dernière modification
15/06/2026