Catalogne
(Le théâtre en)
Longtemps le théâtre catalan n'a été qu'un riche foyer de production artistique en une langue originale ; il est devenu au XXe siècle un des moyens d'expression d'une entité culturelle et géopolitique.
Au cours des siècles
Le théâtre religieux en catalan se développe à partir du XIVe siècle, époque à laquelle il coexiste avec les représentations en latin, et prospère jusqu'à la fin du XVIe siècle. On conserve de nombreux textes de ce théâtre de mystères, de morales et de miracles ; cycles de Noël, de la semaine sainte : Davallament de la Creu (Descente de croix). Pièces hagiographiques : parmi les plus célèbres, le mystère d'Elx (Elche) est encore représenté, les 14 et 15 août, dans cette ville valencienne, sur des textes du milieu du XVe siècle. La procession de la Fête-Dieu est aussi l'occasion de représentations théâtrales ambulantes. Il ne reste en revanche que peu de textes du théâtre profane en langue vulgaire, lié à l'activité des jongleurs et troubadours (La Vesita et la Farsa d'en Cornei, par exemple, sont du XVIe siècle). Le XVe siècle voit se développer un théâtre humaniste en latin.
Le théâtre baroque est marqué par l'influence du théâtre espagnol. Au XVIIe siècle, Francesc Fontanella écrit en catalan des pièces d'inspiration gongorienne : Amor, fermesa i porfia (Amour, fermeté et obstination, vers 1640), mais cet élan est brisé par la défaite militaire de la Catalogne en 1652 et l'exil de Fontanella en France. Au XVIIIe siècle, le Teatre de la Santa Creu de Barcelone, détenteur depuis 1597 du monopole du théâtre en Catalogne, se nourrit du répertoire français (Racine est traduit en catalan) et italien, puis, à la fin du siècle, de saynètes catalanes qui reflètent la vie quotidienne.
Au début du XIXe siècle, Josep Robrenyo (vers 1780-1838) attaque absolutistes et carlistes dans des comédies très populaires : Mossèn Anton a les muntanyes del Montseny (le Curé Anton…, 1821), El expatriado en su patria (Étranger en sa patrie, 1833). En 1832, l'abrogation du privilège de la Santa Creu permet la création de nouveaux théâtres, en particulier celui du Liceu (actuellement Opéra de Barcelone, détruit par un incendie en 1993, reconstruit en 1999), où s'installe un centre d'enseignement du métier d'acteur, initiative qui fait suite à la publication, en 1833, par J.V. Bastús, d'un traité de mise en scène et d'interprétation (Tratado de declamación o arte dramática). En même temps, l'usage se répand, à l'image du XVIIe siècle, de donner des représentations dans des maisons particulières (« théâtre de salon et d'alcôve »). Beaucoup de théâtres à l'air libre s'installent sur le Passeig de Gràcia, à l'extérieur de la ville. À partir de 1860, des auteurs et comédiens comme Frederic Soler (alias Serafí Pitarra, 1839-1895) écrivent des saynètes dans une langue très vivante et éloignée de l'académisme, et évoluent vers le drame romantique (Soler, les Joies de la Roser, 1866). L'extension de Barcelone et l'urbanisation de l'eixample (plan Cerdà) provoquent le déplacement des théâtres du Passeig de Gràcia vers le Paral. lel, qui demeure aujourd'hui le « Broadway » barcelonais. C'est une époque de grande prospérité pour les entreprises théâtrales : Teatre del Circ Barcelonès (1853), Teatre Romea (1863), Novetats (1869) Nuevo Retiro (1876), Teatre líric (1881), Eldorado (1884), Teatre Circ Espanyol (1892). Le même phénomène se produit à Valence et, dans une moindre mesure, à Majorque. Le drame romantique culmine avec Angel Guimerà (1845-1924), lié au mouvement de la Renaixença (« renaissance » de la culture catalane), et qui introduit dans son œuvre des éléments naturalistes. Guimerà, avec des drames comme Mar i cel (Mer et Ciel, 1888) et Terra baixa (Basses Terres, 1897), domine la scène catalane de la fin du siècle.
Modernisme et options politiques
Le mouvement « moderniste », à cheval sur le XIXe et le XXe siècle, fait une place importante à l'art théâtral. L'un de ses principaux représentants, Santiago Rusiñol (1861-1931), est à la fois animateur du mouvement, divulgateur des nouveaux courants européens (Ibsen, Maeterlinck), et auteur prolixe : poèmes et tableaux lyriques d'inspiration symboliste, Els caminants de la terra (les Errants, 1893), L'alegria que pasa (la Joie qui passe, 1901) ; monologues, drames, comédies, vaudevilles. L'Auca del senyor Esteve (le Dit de Monsieur Esteve, roman de 1907, pièce de 1917), est un plaidoyer messianique pour l'art et révèle un refus de la société industrielle. Comme Ignasi Iglésias (1871-1928), Adrià Gual (1872-1943) est un auteur fécond : l'Émigrant (1901), Misteri de dolor (Mystère de douleur, 1904), et joue un rôle fondamental en tant que fondateur du Teatre íntim (qui fait connaître nombre de textes européens) et que directeur de l'Escola Catalana d'Art Dramàtic. La saynète continue de jouir d'un grand succès, en particulier avec Emili Vilanova (1840-1905). Dans les premières décennies du XXe siècle, l'essor du mouvement ouvrier libertaire s'accompagne d'une production littéraire et théâtrale spécifique (Felip Cortiella, 1871-1937). D'autre part, le cinéma se développe au détriment du théâtre, et les principaux acteurs catalans (Enric Borràs et Margarita Xirgu entre autres) désertent les scènes catalanes au profit de Madrid et de l'Amérique du Sud. La comédie de mœurs et le vaudeville prennent le pas sur le théâtre d'auteur, exception faite des « poèmes dramatiques » de Josep Maria de Sagarra (1894-1961).
À partir de 1936, le théâtre fonctionne sous le contrôle des syndicats UGT et CNT, en même temps que, sur le front, la propagande prend la forme du « théâtre de guerilla ». Le théâtre en catalan a été interdit dès 1939 (interdiction maintenue jusqu'en 1956 pour les traductions). Mais la résistance au centralisme franquiste ne tarda pas à se manifester. Des peintres poètes – Joan Brossa (1919-1998), Joan Oliver (1899-1986) –, des dramaturges – le très beckettien Manuel de Pedrolo (1918) – et des institutions comme l'Agrupació Dramàtica de Barcelona et l'Escola d'Art Dramàtica Adrià Gual assurent, surtout à partir des années 1960, la continuité de la création et de la production en langue catalane. Parmi toutes les œuvres théâtrales du poète Salvador Espriu (1913-1985), jalon essentiel dans le combat pour la survie d'une culture opprimée, Première histoire d'Esther, écrite en 1947, sera la référence de metteurs en scène, théoriciens et critiques, en particulier pour Xavier Fàbregas (1931-1985), Ricart Salvat (1934) et pour la génération suivante.
La Constitution de 1978 entérine un retour au statut d'autonomie de 1932 qui restitue tous ses droits au catalan. L'encadrement et l'orientation de la politique théâtrale de la Generalitat seront calqués sur les Centres dramatiques mis en place à l'échelon national par le ministère de la Culture. Politique de prestige subventionnant un répertoire de classiques européens traduits en catalan sous la direction de Jean-Marie Flotats. Même le Théâtre Lliure, créé en 1976, jusqu'au milieu des années 1980 et dans les réalisations remarquables de Puigserver ou Pasqual, ne défend pas les textes des écrivains catalans contemporains. Les collectifs indépendants – Els Comediants (1971), Dagoll Dagon (1974) – ou alternatifs comme La Fura dels Baus (1978) cèdent à la demande d'un public qui fait un triomphe aux spectacles musicaux techniquement parfaits de troupes étrangères. Seul Els Joglars (1962), dernière victime en 1977 d'une censure abolie en 1978, garde la pugnacité de ses lointaines origines indépendantes. Sa critique corrosive des nouveaux responsables politiques et de toutes les institutions civiles ou religieuses de la société catalane postfranquiste finira par s'épuiser dans des montages très onéreux. L'esprit du groupe survivra dans les textes de Boadella, son directeur, à la faveur d'un regain d'intérêt pour les auteurs à partir des années 1990. Ceux-ci avaient été oubliés par les subventions publiques et par les entreprises privées qui traversaient une crise, ce qui confirmait leur tendance naturelle à ne pas monter des œuvres non commerciales.
La fermeture ou l'existence précaire des salles alternatives avait rendu difficile la diffusion des textes d'auteurs dont le statut s'était modifié dans le contexte de la Transition démocratique. Souvent enseignants comme Sanchis Sinisterra (1940), ne dédaignant pas d'écrire pour la télévision, comme Benet i Jornet (1940), ils conjuguent théorie et pratique avec des groupes universitaires. Leurs textes sont l'occasion d'expérimenter d'autres formes de dialogues, de scénographies, de communication avec un nouveau public plus cultivé que politisé. Les échanges entre autonomies vont élargir la diffusion des écrivains de l'aire catalane. Rodolf Sirera (1948), auteur d'une œuvre écrite dans le cadre de la Communauté de Valence, a reçu le prix national de Catalogne en 1996. Sanchis Sinisterra, autre Valencien plus important, joue, jusqu'en 1997, un rôle déterminant dans l'ouverture et la programmation de la Sala Beckett de Barcelone (1989), creuset formateur d'où est issue, entre autres, Lluisa Cunillé. D'autres salles alternatives montent les œuvres de Joan Casas, Angels Aymar. À l'instar d'Espriu, le poète Narcis Comadira écrit pour la scène. Exemplaire défenseur d'un théâtre en catalan depuis les années 1960, Benet i Jornet reste la référence de toute cette génération par la régularité des créations de ses nombreuses œuvres marquées d'une diversité et d'une évolution qui ne nuisent pas à la profonde originalité de l'écriture. Son plus brillant disciple, Belbel (1963), metteur en scène, pédagogue à l'Institut del Teatre et administrateur au Théâtre national de Catalogne, est l'auteur d'Après la pluie (1993) qui lui a valu la notoriété au-delà des frontières de sa Communauté autonome. Peu concernée par les revendications autonomistes, cette actuelle floraison, transmise dans la péninsule comme en Europe, assure la continuité d'un théâtre de texte qui exprime en langue catalane une saisie spécifique de l'universalité des conflits, des violences et du désarroi collectif et individuel. Dans Combat (1995) de Juan Carles Batlle i Jordà passe un écho des Pièces de Guerre de Bond, très emblématique en cela d'un théâtre catalan né dans l'échange avec les auteurs européens, en particulier les dramaturges anglais et Koltès dont Belbel a traduit les principales œuvres.
Bibliographie sélective
- Aproximació a la història del teatre català modern , per Xavier Fàbregas, Barcelona : Curial, 1972
- Història del teatre català , Xavier Fàbregas, Barcelona : Millà, 1978
- Estudis escenics , quaderns de l'Institut del teatre de la Deputacion de Barcelona, Instiut del teatre de la Deputacion de Barcelona, Barcelona : Institut del teatre, 1983-