Révolution
(Le théâtre de la)
La Révolution française n'a pas laissé d'œuvres au répertoire, mais elle a transformé les formes et les fonctions de la vie théâtrale, et inventé deux genres représentatifs, la fête nationale et le mélodrame.
Un vent de liberté
Un des premiers actes révolutionnaires est la fermeture des théâtres de Paris le 12 juillet 1789, à l'annonce du renvoi du ministre Necker. Il est donc douteux que le directeur des Délassements-Comiques ait déchiré le 14 juillet la gaze que la censure* lui imposait comme rideau d'avant-scène, geste légendaire ; mais la conscience que les choses ont changé intervient vite, et les gens de théâtre s'engagent (hors scène, dans la garde nationale, comme sur scène).
Deux luttes institutionnelles marquent les premières années. La première, qui réunit toute la profession, pour la « civilisation des comédiens » : malgré des réticences, l'Assemblée nationale accorde en décembre 1789 la citoyenneté à tous les non-catholiques, juifs, protestants… et comédiens*. La seconde oppose aux détenteurs de privilèges et de monopoles, et surtout à la Comédie-Française*, les petits théâtres et les auteurs dramatiques : elle aboutit en janvier 1791 au vote de la « liberté des théâtres », liberté d'ouvrir des salles, liberté d'y jouer tous les répertoires*. De même, la censure est abolie.
Les divisions politiques font éclater la Comédie-Française, qui a pris le nom de théâtre de la Nation. Charles IX de Chénier, censuré par l'Ancien Régime, est créé en novembre 1789 ; sur la scène, les comédiens favorables ou hostiles s'interpellent et s'adressent aux spectateurs ; Talma, révolutionnaire, organise des manifestations du public et des factions politiques pour forcer à la reprise ; il triomphe dans l'été 1790. Mais en avril 1791, bien que le théâtre de la Nation ait tenté de donner des gages à l'opinion, Talma et une partie de ses camarades le quittent pour faire des Variétés, au Palais-Royal, le « Théâtre-Français de la rue de Richelieu », qui deviendra en 1793 le théâtre de la République. On y joue un répertoire moderne (Chénier, Ducis, Monvel) dans une esthétique plus réaliste et historique, Talma étant conseillé par le peintre David.
De la liberté à la Terreur
Les nouveaux théâtres se multiplient. Des centaines de pièces nouvelles suivent de près l'évolution politique. Tout un nouveau public apparaît, qui participe aux représentations très activement, chante des airs patriotiques ou le Ça ira, attend des acteurs qu'ils lui annoncent avec ferveur les nouvelles les plus récentes, notamment de la guerre. La nouvelle mission du théâtre, information et célébration de la collectivité, est perçue par les autorités et entraîne bientôt la surveillance : en janvier 1793, la Commune de Paris réinstitue une forme de censure préalable du répertoire. En 1794, les comédiens-français sont arrêtés, suspects de tiédeur, et échapperont de justesse à la guillotine.
La fonction de propagande est précisée. Un décret du Comité de salut public, en mars 1794, décide la création d'un théâtre du Peuple qui serait entièrement consacré à des représentations gratuites de pièces choisies. On prévoit la création de théâtres dans toutes les villes de 4 000 habitants et plus, qui pourront y consacrer leurs églises. Le 9 Thermidor (26 juillet 1794) interrompra tout ce mouvement.
En même temps, les techniques du théâtre ont été utilisées sur la place publique pour l'organisation des fêtes révolutionnaires dont David est un des principaux maîtres d'œuvre. Décors gigantesques, figurants par milliers, grandes compositions musicales : ce sont d'énormes opéras où les personnalités politiques jouent aux côtés des acteurs : Robespierre fait apparaître la Liberté ou la Raison personnifiées. Ces fêtes se réfèrent plus aux fastes de la Rome antique qu'aux célébrations modestes et spontanées que Rousseau préconisait.
Naissance du mélodrame
L'actualité politique, source la plus directe d'œuvres de propagande, fournit des pièces innombrables dont la carrière ne peut que rarement dépasser quelques mois. Ce répertoire encore mal connu fait actuellement l'objet de recherches en France (André Tissier) et aux États-Unis (Emmet Kennedy) qui devraient en renouveler la lecture. On y célèbre les martyrs de la Révolution (la mort de Marat), les héros des armées populaires (Bara, Viala). On y fait la satire des abus anciens et des modes nouvelles.
Les répertoires de la Révolution puisent aussi largement dans la tragédie classique ( Brutus de Voltaire), gloire nationale incontestée. La tragédie néoclassique (Arnault, Lemercier), la comédie en cinq actes (Collin*, Andrieux, Picard) maintiennent les traditions.
Mais on joue également un répertoire dedrames sombres (on crée ceux de Baculard d'Arnaud*), auxquels s'ajoutent nombre de pièces antimonastiques, comme les Victimes cloîtrées de Monvel(1791). Donjons et cachots souterrains, le décor du roman noir ou « gothique » passe au théâtre. Le théâtre patriotique y a aussi recours, s'appuyant souvent sur l'histoire du Moyen Âge. C'est en partie l'univers du Sturm und Drang allemand ; des adaptations très libres de Shakespeare et de Schiller triomphent. C'est sur ce fond qu'apparaîtra lemélodrame*, dans les années qui suivent la Terreur : théâtre pour le peuple, faisant la propagande de l'ordre retrouvé, équilibrant la peur de la violence et le triomphe de la vertu.
Après Thermidor, la méfiance des régimes successifs rétablit peu à peu les privilèges et monopoles anciens, la censure*, le refoulement de l'actualité politique immédiate. Mais le théâtre populaire gardera les fonctions, que la Révolution lui a reconnues, de formateur de l'opinion publique.
Bibliographie sélective
- Le Théâtre de la Révolution française , Marvin A. Carlson ; traduit de l'anglais par J. [Jules] et L. [Louise] Bréant, [Paris] : Gallimard, 1970