Philippines
(Le théâtre aux)

Ce pays de 57 millions d'habitants reflète sa diversité culturelle dans son théâtre qui présente quatre types d'expression : des formes protothéâtrales antérieures à la colonisation ; des danses islamiques ; des genres dramatiques d'influence hispanique ; des formes marquées par l'Amérique, notamment par le théâtre moderne nord-américain.

Les formes protothéâtrales

Ces manifestations qui ont résisté à l'influence islamique et chrétienne relèvent d'un héritage commun à tous les peuples malais de l'Asie du Sud-Est ; ce sont l'évocation des esprits, la récitation épique, la danse, les jeux avec poésie improvisée. Les danses sont souvent abstraites mais aussi mimées telles la danse de la récolte du miel chez les Negritos, la danse de la chasse au sanglier chez les Igorots, la pinanyo-wan, danse de mariage des Bontok. Les tchugas sont des danses d'exorcisme : les rituels étaient pris en charge par les chamanes locaux et les spectacles faisaient partie intégrante de la thérapie ; de nos jours encore, la femme chamane Tagbanwa entre en transe en dansant et communique avec les esprits.

On trouve des chants épiques à tous les niveaux de la culture philippine ; les variantes islamiques et hispaniques sont des adaptations qui permirent la survie, avec un contenu nouveau, de pratiques narratives orales plus anciennes. C'est le cas des tutol, chants des musulmans Magindanaos ; des chants de la pasyon, récits de la Passion et d'autres faits bibliques ; des histoires philippines fondées sur des contes européens, rédigées en quatrains au début du XIXe siècle : elles ont donné naissance à des formes théâtrales populaires.

Des jeux avec dialogues à deux ou trois voix sont aussi à l'origine du théâtre philippin indigène ; le chanteur dialogue en vers improvisés avec le chœur. Chez les Ibalois on trouve le badiw, lors des cérémonies funéraires ; dans le kaharian le chanteur doit improviser une réponse à une accusation ; les Visayans possèdent le bikal, joute verbale entre garçons et filles, et le pamanhikan est un chant de demande en mariage. Bien qu'ils restent dans un cadre ludique, ces dialogues chantés forment la base du théâtre indigène et prouvent que ces manifestations renvoient à des modèles pluriculturels.

Les danses islamiques

Venues de Bornéo elles présentent des ressemblances avec celles d'Indonésie et de Malaisie ; les aspects théâtraux y sont cependant moins développés. Les danses sont exécutées au son du kulintang, semblable au gamelan indonésien, et il existe un lien entre la danse musulmane des épées et la danse du cheval en transe d'Indonésie : elle a probablement contribué à l'évolution du théâtre populaire chrétien moro-moro. Mais il n'y a pas de lien évident entre le carillo, le grossier théâtre d'ombres philippin, et le malais, si raffiné. Les marionnettes philippines ne sont apparues qu'en 1879, peut-être sous l'influence de l'Europe.

Les genres dramatiques d'origine hispanique

Les principales traditions théâtrales qui se sont développées après la colonisation espagnole et la christianisation persistent d'une certaine façon jusqu'à aujourd'hui avec les spectacles religieux, le moro-moro ou komedya, la zarzuela. Malgré l'influence hispanique, les apports indigènes y sont évidents. Les spectacles religieux furent introduits par les Espagnols pour remplacer les rituels populaires : les représentations comprenaient le senakulo (pièce de carême), les pièces de Noël (panunuluyan), les vies de saints. Joué pendant la semaine sainte le senakulo qui réactualise la mort du Christ peut avoir développé le chant narratif de la pasyon. Les pièces sont en vers et les principaux rôles recourent à un maintien cérémonieux et à une déclamation lente.

Le genre principal exploité entre le XVIIe et le XXe siècle est la komedya, fondée probablement sur des pièces religieuses hispaniques. En 1598, une pièce en latin est écrite par un prêtre ; de 1609 date la première pièce en langue vernaculaire. La plus connue a été, croit-on, écrite en 1637 : elle célèbre la victoire des chrétiens locaux sur le chef musulman Kuderat. À partir de là, le père Jeronimo Perez écrivit les premiers moro-moro ou komedya. Influencées par la comedia espagnole, ces pièces sont centrées sur la lutte entre chrétiens et musulmans. L'intrigue type présente un prince musulman amoureux d'une princesse chrétienne : scènes d'amour, batailles, épisodes magiques, clowneries, mort et résurrection miraculeuses s'achèvent par la conversion du musulman et l'union des amants. Autre formule : ils sont séparés par la mort ou la religion. Les discours sont en quatrains avec des vers de huit à douze syllabes ; le style est emphatique. Les représentations, qui ont lieu en plein air, durent de trois à cinq heures par jour et jusqu'à trente jours d'affilée. Parmi les auteurs : José de la Cruz (1746-1829), capable d'écrire une komedya par jour ; on lui attribue la Guerre civile de Grenade, la Reine ensorcelée, le Mariage forcé ; Francisco Baltazar (1788-1862), à qui on attribue plus de cent titres ; sa pièce Almanzor et Rosalina fut jouée douze jours de suite en 1841.

L'origine de ces œuvres serait européenne, mais il est probable cependant qu'elles aient été influencées par l'Indonésie musulmane et ses danses martiales telles qu'on en trouve dans les sectes soufis de Malaisie. Le nom de ce théâtre, moro-moro, est significatif de sa filiation islamique (maure) ; son fonctionnement dramatique : rôles types, mouvements stylisés, recours très apprécié aux clowns (pusong), spectacles en plein air à l'occasion de fêtes, renvoie aux canons esthétiques du Sud-Est asiatique. Et les représentations y possèdent le même pouvoir d'apaiser les forces surnaturelles. Théâtre non écrit jusqu'au XIXe siècle, il repose sur des canevas qui aident les acteurs à bâtir des dialogues à partir d'improvisations rimées, proprement indigènes.

Avec l'essor de la classe moyenne naît un art dramatique plus ouvertement littéraire : dès le début du XIXe siècle, un théâtre éclairé au gaz est construit. Le théâtre Zorilla (1893) avec son orchestre (400 places) et ses loges est le plus célèbre de ces bâtiments. On y joue du théâtre à l'espagnole (entremès, sainete) et des opéras italiens. Dans la décennie 1880, l'acteur espagnol Alejandro Cubero, « père du théâtre espagnol aux Philippines », ainsi que sa maîtresse l'actrice Elisea Raguer importent la zarzuela : on la joue en espagnol jusqu'à la conquête de l'archipel par les États-Unis en 1898. En 1900, apparaît le Raccommodeur, première zarzuela en langue vernaculaire écrite par Mariono Proceso Palaban. Severino Reyes (1861-1942), dramaturge tagalog, écrit une zarzuela, RIP (1902) montrant des acteurs enterrant la vieille forme (la komedya) et s'emparant de la nouvelle, plus réaliste. Sans une blessure (1903) du même Reyes attaque la domination espagnole et dégage un parfum nationaliste caractéristique de ces pièces : héros locaux, scènes de la vie domestique, personnages indigènes sont autant d'éléments considérés comme nationalistes et réalistes, bien que les intrigues restent mélodramatiques. Atang de la Rama, « reine de la zarzuela », fut l'artiste la plus populaire d'un genre qui prévalut jusque vers 1930.

L'influence du modèle américain

Le vaudeville (nommé bodabil ou vodavil) fait ses débuts autour des bases américaines en 1916 ; le genre prend de l'importance avec Louis Borromeo, arrivé des États-Unis en 1921. Les troupes comprennent des chanteurs (Katy de la Cruz), des clowns (Canuplin) et des chœurs. Durant l'occupation japonaise (1940-1945), le genre évolue : aux éléments satiriques s'ajoutent des parties proprement dramatiques et la compagnie du Théâtre Barangay (sous la direction de Lamberto Avellana) spécialisée dans le théâtre moderne, commence à s'y intéresser. La Femme idéale (1878), pièce didactique de Cornelio Hilado, écrite en vernaculaire iloido, marque la naissance du théâtre moderne. On réduit la part des chansons et l'on aborde des thèmes sérieux tels que la critique anticolonialiste du gouvernement américain : Je ne suis pas mort de Juan Matapang Cruz, la Chaîne d'or (1903) de Juan Abad (1872 - 1932), Hier, aujourd'hui et demain (1903) d'Aurelio Tolentin (1867 - 1915) ; ces auteurs sont arrêtés pour antiaméricanisme.

La première pièce en anglais, A Modern Filipina (Une Philippine d'aujourd'hui) de Jesus Araullo et Lino Casillejo, est écrite en 1915 ; mais c'est seulement après 1945, quand l'anglais se répand dans les classes cultivées, qu'il s'impose du même coup à la scène. The Portrait of the Artist as Filipino (le Portrait de l'artiste en Philippin, 1951) de Nick Joaquin est l'œuvre la plus populaire des décennies 1950 et 1960. À partir de 1970, le théâtre revient à la langue vernaculaire : on traduit des pièces américaines en tagalog. Le PETA (Association du théâtre éducatif des Philippines), issu des groupes de théâtre universitaire et fondé en 1967 par Cecile Guidote, s'intéresse aux traditions primitives ; on recherche et on joue des komedyas et des zarzuelas dans des théâtres modernes comme le Centre culturel des Philippines. Après l'instauration de la loi martiale en 1972, la langue vernaculaire, les contenus et les formes autochtones s'imposent de plus en plus. Le théâtre se politise : pièces historiques sur les luttes de jadis contre la tyrannie, théâtre-document sur les injustices sociales actuelles, théâtre de rue, pièces construites sur le modèle des genres anciens (théâtre religieux, zarzuela) prolifèrent. La voix révoltée du théâtre moderne appelle vigoureusement au renversement du régime de Marcos. C'est chose faite désormais.

Rédacteur(s)
Édition Bordas 2008

Classement

Spécialité : Espace asiatique

Zone(s) géographique(s) :
  • Philippines
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Date 1ère mise en ligne
Dernière modification
15/06/2026