Chamanisme et théâtre
Le chamanisme est une forme élémentaire de religion, fondée sur l’idée de contact direct avec les êtres surnaturels ; le chamane, qui en est l’agent, exprime corporellement ce contact.
Un mime ensauvagé
Le chamane (terme toungouse, langue de Sibérie) est un type de personnage religieux qui se caractérise, lors des rituels qu'il accomplit, par un comportement physique connu sous le nom de « transe ». Ce comportement est considéré comme l'indice d'une communication immédiate avec des êtres surnaturels ou esprits, et comme le moyen de l'action chamanique : c'est grâce à elle que le chamane est censé obtenir des esprits, selon les cas, le gibier, la pluie, la fécondité, la découverte d'objets perdus, la guérison des maladies, voire la victoire sur l'ennemi. C'est la preuve de ce contact que la communauté réunie autour du chamane voit dans son expression corporelle caractéristique ; aussi est-elle saisie d'une émotion intense lors des rituels, car cet indispensable contact est dangereux ; le chamane saura-t-il en rester maître, saura-t-il en tirer parti ?
Ce comportement sort toujours de l'ordinaire et porte toujours la marque de l'individu chamane qui le manifeste, car il traduit ses relations personnelles avec le ou les esprits qui l'ont, lui, « élu » parmi d'autres, parce qu'il a su le ou les séduire. Cette personnalisation, revendiquée, exclut tout aspect liturgique (il n'y a ni règle à observer ni modèle à reproduire) et toute notation chorégraphique ; mais elle n'empêche pas que l'action chamanique soit un rituel collectif où l'assistance a sa part active (elle aide à mettre en place l'espace rituel, participe aux fumigations et autres purifications préliminaires, soutient le chamane dans son « voyage » et ses négociations) ; elle n'empêche pas non plus qu'existent des types de comportement que l'on peut mettre en rapport avec les types d'esprit que le chamane est censé rencontrer.
Ainsi, dans les sociétés de chasseurs de la forêt sibérienne, il fait des bonds, gesticule, pousse des cris, se déhanche, gambade ou trépigne ; il bat son tambour lentement d'abord puis de façon de plus en plus rapide et saccadée, et bientôt le confie à son assistant ; plus tard, il sera pris de secousses, rejettera violemment la tête en arrière, et finira par sombrer dans un état d'inertie, comme mort (il est alors dans le monde des esprits), laissant l'assistance en émoi (en reviendra-t-il, et avec le butin espéré ?). Les observateurs occidentaux lui trouvent un air fou, sauvage ; c'est à dessein qu'il se déchaîne comme un animal en furie, répondent les sociétés intéressées : il doit rencontrer des esprits animaux. Son animalisation, ou son ensauvagement, est une nécessité. Il doit en particulier rendre ses devoirs à son épouse surnaturelle, fille de l'esprit donneur de gibier (un renne femelle) ou de tout autre donneur de subsistance, sans laquelle il ne pourrait accéder au monde des esprits ; c'est pourquoi il porte un costume en peau de renne et une couronne à ramure, et pousse des brames. C'est aussi ce qu'évoque directement le nom du chamane dans plusieurs langues sibériennes, dérivé de racines telles que « faire des bonds comme un mâle en rut ». Il arrive aussi que le chamane imite un oiseau ; sa coiffe porte des plumes (de rapace le plus souvent), ses mouvements de bras et la position de ses jambes miment la parade nuptiale.
Dramatisation d'un voyage
La rencontre conjugale est un moment capital du rituel, car elle réactualise l'alliance surnaturelle qui habilite le chamane dans sa fonction de médiateur entre les esprits et les hommes. Mais le rituel la déborde, donnant à voir : les préparatifs de la rencontre (la circonscription de l'espace rituel par des fumées aromatiques, le revêtement du costume, l'échauffement du tambour au-dessus du feu) ; la mobilisation des esprits auxiliaires appelés à aider le chamane (aussi bien l'érection de poteaux portant à leur sommet des oiseaux sculptés, disposés en rang pour porter son âme, et l'appel crié ou chanté à des carnassiers au flair réputé qui traqueront pour lui ses ennemis, que l'invocation à des âmes de morts en relation particulière avec lui) ; les espaces à franchir (que concrétise la présence d'arbres ou de branches reconstituant la forêt) et les divers objectifs qui ont motivé son « voyage » (repérer où se concentre le gibier, reprendre une âme de malade capturée par un esprit). Autant de pantomimes à exécuter pour le chamane, et lorsqu'il sera « revenu » parmi les siens, autant de péripéties à leur raconter – ce qu'il fait aussi bien en plein air lors des rituels saisonniers collectifs (où il est censé être soutenu par les esprits pour ne pas tomber lorsqu'il grimpe à un arbre ou saute de branche en branche), qu'au logis lors des cures privées (où son assistant le retient par les lanières fixées dans son dos). Fruit d'une mise en scène toujours renouvelée par chaque chamane en chaque occasion, l'ensemble de cette représentation des échanges entre monde des hommes et monde des esprits reste toujours profondément dramatique, puisque l'issue du rituel n'est jamais acquise, que le chamane y risque sa vie (c'est lui, pense-t-on, que les esprits puniront s'ils sont contrariés), et que l'enjeu ultime touche toujours le sort de la communauté. C'est pourquoi l'assistance y joue un rôle de participant actif. Il y a là aussi pour elle une forme de théâtre toujours ouverte, capable d'intégrer ses nouveaux besoins et ses nouvelles manières, et comportant des moments captivants ou divertissants : comme les « tours » auxquels se livrent certains chamanes ne jouissant pas d'une réputation d'efficacité, pour prouver que, pourtant, leurs esprits les protègent – toucher du feu, se transpercer d'une lame ; ou comme les pantomimes satiriques exécutées à la suite de l'action principale, en guise d'illustration des travers de la société qui sont susceptibles de nuire à son échange avec le monde des esprits.
Dramatisation d'une visite
Un autre grand type de comportement (qui s'ajoute ou se substitue aux pantomimes décrites) est le tremblement, support essentiel de la « transe ». Il signale plutôt la venue, dans le corps de l'agent du rituel ou sur ses épaules, d'esprits humains ou humanisés qui, selon les cas ou les sociétés, s'incorporent en lui pour le renforcer dans ses rencontres surnaturelles, ou bien le « chevauchent » ou « descendent » en lui pour exprimer leur domination, en le « possédant ». En général, le rituel qui l'encadre abonde en chants d'invocations aux esprits et en récits mythiques et comporte gestes et épisodes de convention, relativement absents des pantomimes proprement chamaniques, plus réalistes. L'attitude de l'assistance est moins d'acteur comme précédemment que de spectateur.
D'autres types de comportement encore mettent en jeu des formes plus classiques de théâtre. Ainsi, le chamane coréen incarne, par le port d'une série de costumes et l'exécution d'une série de danses spécifiques, une série d'esprits humains divinisés, pour les rendre présents dans l'espace et le temps rituel, en sorte de favoriser l'action à accomplir, par exemple l'apaisement d'une âme de mort qui tourmente ses parents survivants.
La plupart des sociétés chamanistes connaissent aussi des rituels collectifs qui relèvent de la vue chamanique du monde sans être nécessairement conduits par le chamane. Ce sont des rituels saisonniers, souvent appelés « de renouvellement de la vie », qui incitent à la procréation tant les animaux que les humains pour favoriser la fécondité générale. Ils comportent des danses fondées sur l'imitation animale. Souvent en forme de rondes, elles sont, elles, passibles de notations chorégraphiques.
Si le tambour est l'instrument chamanique le plus répandu, il n'est pas universel. Ainsi, le hochet en Amérique du Sud remplit des fonctions similaires. D'autre part, tout autant que par son rôle musical, il compte par son rôle symbolique de support d'esprits, que le chamane accueille ou qui le transportent.
Bibliographie sélective
- La Musique et la transe , esquisse d'une théorie générale des relations de la musique et de la possession, Gilbert Rouget ; préf. de Michel Leiris, Paris : Gallimard, 1990
- La Chasse à l'âme , essai sur le chamanisme sibérien à partir de l'exemple bouriate (Sibérie méridionale), Roberte Hamayon, Lille 3 : ANRT, 1988
Classement
Spécialité : Lexique théorique et théoriciens