Rue
(Le théâtre de)

Le théâtre de rue tel qu'on le conçoit aujourd'hui cherche à se distinguer de l'art des saltimbanques, cracheurs de feu et autres chanteurs des rues. Il tend à se rapprocher d'une forme d'expression plus expérimentale que traditionnelle, plus festive que revendicatrice.

Les artistes de rue actuels sont des bricoleurs de génie, munis d'un CAP en mécanique ou en horlogerie, titulaires d'une licence en animation ou d'un diplôme d'études supérieures en sociologie, sortis d'écoles de théâtre ou de cirque, des Beaux-Arts ou du Conservatoire. Leurs parcours sont divers, leurs expressions aussi.

Atypisme et pluridisciplinarité

Difficile, dans ces arts à l'interdisciplinarité fondatrice, de détacher des tendances ou des genres. Tout au plus peut-on évaluer des degrés d'utilisation des savoir-faire. Les techniques de cirque, plus ou moins bien maîtrisées, ont aujourd'hui la cote, mises au service de discours tantôt décapants (le Cyrk Mibol d'Okupa Mobil), tantôt divertissants (Macadam Phénomènes). Des fanfares et autres bandes – du jazz (Les Costards) à la samba (Mystère Bouffe) – aux personnages plus ou moins définis et aux relations plus ou moins dramatisées, côtoient dans les rues les « corps sonores » de l'Audio Gruppe dont les habits expérimentaux émettent des sons interagissant avec les gestes. Ilotopie parsème les villes d'oreilles géantes où l'on peut s'engouffrer et, sans voir son interlocuteur, dialoguer avec lui.

Mais les éléments plastiques, cirquesques et musicaux sont le plus souvent partenaires à part entière de l'action. La Petite Reine de Generik Vapeur met en scène une énorme boule faite de reliefs de vélos, avançant au rythme de chansons et d'airs échevelés, dans des fumigènes suffocants. Le sous-titre de cette compagnie, « Trafic d'acteurs et d'engins », est particulièrement représentatif des arts de la rue. Des bidons, peints en bleu comme les comédiens des pieds à la tête, sont le troupeau de son spectacle Bivouak qui se termine par la mise à mort d'une voiture de police écrasée dans un piège à souris géant. Ilotopie s'installe dans un abribus et y passe plusieurs jours, entre télévision et réchaud à gaz ; ou transforme un bus de ville en cour de ferme, avec pigeons, lapins, saucisson et accordéon. Royal de Luxe embroche un car, encastre un arbre dans une voiture… Les exemples sont innombrables, de détournements d'objets urbains provoquant des ruptures dans le quotidien morose.

Du militantisme au divertissement

En France, c'est en conséquence de la vague qu'a provoquée Mai 68 et du développement de l'action culturelle que les premières troupes se sont constituées : Théâtre à Bretelles, Théâtracide, Palais des merveilles : entre poésie, militantisme et art du saltimbanque. Le Théâtre de l'Unité, compagnie créée cette année 1968, persiste dans la provocation et le jeu sur le voyeurisme, mettant en scène le « rituel expiatoire » d'une catastrophe aérienne (l'Avion). Les Comediants (Espagne) entraînent le public dans des sarabandes endiablées, encadrées de feux d'artifice, tandis que Délices Dada préfère la découverte des coins cachés des villes lors de Circuits D loufoques, ou des 24 Heures de la poésie mettant sur le pavé les formes de création littéraire les plus contemporaines.

Toujours proches des réalités sociétales, les arts de la rue adoptent, dans les années 1980, une esthétique plus dure : la crise a frappé la France, les artistes veulent secouer leurs concitoyens. Generik Vapeur, Oposito, Kumulus, Ilotopie déboulent dans les rues, la dénonciation aux lèvres, de façon plus ou moins rude. Royal de Luxe, sans aucun doute la compagnie la plus mondialement connue aujourd'hui, préfère aux cris et à la fureur le détournement, le bricolage génial au service de la dramaturgie et de l'image. Roman-photo, la Véritable histoire de France, le Géant, Peplum, la Révolte des mannequins (en collaboration avec l'Institut international de la marionnette)  : autant de créations qui ont fait date. Si la rue des années 1970 avait une coloration plutôt militante, les années 1980 sont passées d'une esthétique « destroy », en rupture, au consensus festif réputé favorable au lien social. Le Merveilleux urbain de Riccardo Basualdo et le Monumental éphémère de Michel Crespin avaient d'ailleurs cette vocation de renouveler la vision du cadre de vie, non plus pour changer la société, mais pour aider à mieux y vivre.

Pour peu que certains visent encore le questionnement, l'expression s'adoucit quand elle sert la prise de conscience. Les Cone Heads du Natural Theatre (Grande-Bretagne), comme les Padox de Houdart et Heuclin, doux monstres étonnés de tout, amènent bien sûr un autre regard. Mais de très nombreux groupes travaillent délibérément dans une animation ludique sans prétention, comme l'Enterrement de maman de la compagnie Cacahuète qui fait défiler un cortège on ne peut moins funèbre.

Le public, la rue et l'État

Les années 1990, à l'image de la société, voient les arts de la rue se tourner vers l'intime : propositions à jauge réduite ou pour un seul spectateur, enfermement (sous bulle, en voiture ou tout autre habitacle). Lea Dant, Anne-Laure Liégeois s'illustrent dans cette esthétique. Parallèlement, le recours aux projections et aux nouvelles technologies en tente plus d'un : le Groupe Zur, Komplexkapharanum promènent leurs images sur les murs et les spectateurs. L'aube des années 2000 confirme ces tendances, avec une ouverture vers les artistes issus d'autres secteurs (artistes de théâtre traditionnel, plasticiens…) tentés par l'expérience en espace public.

Le théâtre de rue va à la rencontre du badaud, l'accroche et tente de le retenir. Celui-ci, devenu spectateur, peut zapper s'il en a envie : c'est gratuit, l'espace public est à tout le monde, et l'implication physique (course, danse, voire jeu quand un comparse est choisi dans l'assistance) ou la promiscuité (foules des grands événements) sont librement consenties ou refusées. Les arts de la rue cultivent en effet l'intervention, de l'intrusion la plus subreptice (deux touristes, habillés un peu bizarrement, cherchent leur chemin) au grand spectacle nécessitant gradins et projecteurs. On note d'ailleurs, ces derniers temps, un retour en force du rapport frontal, dans un espace clos, distinguant scène et salle, en un mot reproduisant des conditions de consommation culturelle rejetées aux origines, dans le souci politique de « jouer pour tout le monde ».

Depuis une bonne vingtaine d'années, les instances politiques s'intéressent de très près aux arts de la rue. Le ministère de la Culture les subventionne et mène, en relation avec les collectivités locales et régionales, une politique de résidence et d'implantation. Deux associations nationales, Lieux publics et Hors les murs, s'affairent au développement et à la promotion de ces arts. De nombreux festivals fleurissent chaque été (Furies, Viva Cité, la Saint Gaudingue, Eclanova, Grains de folie), émules des plus anciens, à Aurillac et à Chalon-sur-Saône. Les villes, les villages, les quartiers font appel à ces cogne-trottoirs modernes lors de carnavals, cavalcades ou autres commémorations. Cet engouement très rémunérateur a pour conséquence d'infléchir la création contemporaine vers le consensus festif, forme assurément efficace de contrôle de la rue où l'opinion publique pourrait devenir force agissante. Enfin, pour mieux défendre une éthique et des intérêts qui leur sont communs, quelques professionnels du spectacle de rue se sont constitués en Fédération, fin 1997.

La France compte en 2007 près de mille compagnies répertoriées et plus de 200 festivals dédiés aux arts de la rue. Les « historiques », Aurillac et Chalon-sur-Saône, viennent de fêter leurs 20 ans et accompagnent la création tout au long de l'année.

Bibliographie sélective

Rédacteur(s)
Édition Bordas 2008

Classement

Spécialité : Institutions et lieux

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Date 1ère mise en ligne
Dernière modification
15/06/2026