Comedia
Dans le vocabulaire théâtral espagnol des XVIe et XVIIe siècles, ce mot possède trois significations : « comédie », par opposition à « tragédie » selon la conception aristotélicienne ; « théâtre » ou « représentation dramatique » ; « poème dramatique », sens générique applicable à toute composition nouant une intrigue complexe, quel que soit son genre spécifique. Dans cette troisième acception, le mot désigne, à partir de la fin du XVIe siècle, une forme dramatique nouvelle, spécifiquement espagnole.
La comedia et Lope de Vega
Cette comedia, dite parfois comedia nueva (« comédie nouvelle »), pour la distinguer des formes primitives, est un genre mixte par essence, une sorte de « tragi-comédie », qui emprunte peu aux modèles antiques, davantage au théâtre italien et beaucoup à la tradition nationale. Elle règne quasiment sans partage dans les théâtres espagnols pendant plus de deux siècles. La tradition désigne Lope de Vega comme le père-fondateur de cette « comédie espagnole ». En fait l'action, au demeurant décisive, de cet immense et génial créateur a consisté à réaliser une synthèse harmonieuse entre les essais antérieurs des dramaturges espagnols, les modèles offerts par les comédiens italiens et les goûts exprimés par le public des premiers théâtres (corrales de comedias) récemment ouverts dans les grandes villes. En 1609, Lope rédige une défense et illustration de la comedia, El arte nuevo de hacer comedias en este tiempo, sorte d'art poétique ironique et désinvolte, en fait un manuel pratique du dramaturge « moderne ». Il y proclame que, la finalité de la comédie étant d'instruire en « vérités utiles », en même temps que de divertir, il ne peut exister pour le poète d'autre norme que « le plaisir du vulgaire qui paie ».
La comedia est longue de 3 000 vers environ, ignore le découpage en tableaux et se divise en trois « journées », en accord avec les notions classiques de protase, épitase et catastrophe. La variété étant une loi de nature, le comique et le tragique y sont constamment mêlés – les romantiques reprendront à leur compte cette perception unitaire de la réalité du monde. Seule importe l'unité de l'action: le temps, modulable au gré de l'intrigue, ainsi que le lieu, qui peut changer instantanément d'une scène à l'autre, lui sont étroitement subordonnés. Un des traits originaux de la comédie espagnole est précisément cette priorité accordée à l'action, constamment dynamique et accélérée et presque toujours doublée par une intrigue secondaire parallèle, comique ou grave, qui lui donne plus d'épaisseur. Les personnagesne répondent guère aux critères de l'analyse psychologique. Ce sont des dramatis personae, masques interchangeables de la mécanique théâtrale, que l'on peut regrouper autour de six types fondamentaux : la dame, le galant, le roi, le père, la servante et le valet comique (gracioso), sorte de bouffon de comédie qui constitue, dans ce domaine, l'une des créations les plus originales du théâtre espagnol. Cela n'exclut ni l'élaboration de caractères fortement marqués ni la présentation d'individus en proie à des souffrances et à des déchirements intimes et agissant avec une claire conscience d'eux-mêmes.
La versification, seul langage possible pour la comedia, module ses mètres en fonction des sujets, des personnages et des situations. Loin d'être un simple ornement, la poésie a un rôle essentiellement dramatique. C'est notamment elle qui supplée la pauvreté et les lacunes de la mise en scène, grâce à la suggestion d'espaces scéniques et d'actions dramatiques imaginaires. La comedia puise son inspiration à toutes les sources possibles : littérature savante et tradition folklorique, religion et mythologie, histoire et légendes populaires. L'amour est le principal dispensateur d'intrigues. Mais d'autres thèmes apparaissent, tout aussi récursifs : la foi, l'histoire nationale, et surtout l'honneur qui provoque d'admirables conflits tragiques.
Une production pléthorique
La production de comedias du Siècle d'or est énorme. Dans toutes les variétés du genre, comédies d'intrigue, de cape et d'épée, de mœurs, pièces rustiques ou hagiographiques, ce sont des milliers d'œuvres qui ont été écrites afin de satisfaire les goûts boulimiques des spectateurs. Cette consommation massive explique certains défauts endémiques de ce théâtre – situations et intrigues répétitives, personnages stéréotypés, carences et inégalités de l'écriture –, où les chefs-d'œuvre sont relativement rares. Pendant un siècle dont on fixe symboliquement le terme à la mort de Calderón, en 1681, le moule imaginé par Lope de Vega a engendré une production extrêmement riche et variée. Ensuite, jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, ce genre, qui continuait pourtant d'occuper une place de choix à l'affiche des théâtres, se sclérosa peu à peu au fil des refontes et des imitations stériles.
Méprisée par les néo-classiques, la comedia fut réhabilitée par les romantiques qui, les premiers, soulignèrent ce qui constitue l'originalité et la grandeur de ce théâtre : la liberté de sa dramaturgie poétique, la saveur et la couleur populaire de son lyrisme, le caractère profondément national de sa conception du monde et de la vie.
Bibliographie sélective
- La Comédie espagnole (1600-1680)... , Charles Vincent Aubrun, Paris : Presses universitaires de France, 1966
- Éléments pour une théorie du théâtre espagnol du XVIIe siècle , Marc Vitse, Toulouse : France-Ibérie recherche, 1988
Classement
Spécialité : Europe du Sud et Amérique latine
- Espagne
- Renaissance
- 17ème siècle
- 18ème siècle