Croatie
(Le théâtre en)
On peut distinguer plusieurs périodes dans l'histoire du théâtre en Croatie. Au cours de chacune d'elles, la réalité sociale n'a pas manqué d'influer sur la littérature dramatique et ses accomplissements scéniques, qu'il s'agisse de la Croatie continentale ou de la côte Adriatique.
Si on laisse de côté les théâtres de l'Antiquité (sur l'île de Vis dès le Ier siècle de notre ère, ou un peu plus tard à Solin et à Pula), les débuts du théâtre datent du Moyen Âge et sont liés à l'Église catholique et à la liturgie en latin. En s'écartant, par l'introduction d'éléments profanes, des canons affirmés, certains drames religieux ouvrent la voie du théâtre en langue populaire, dont la continuité est attestée sur le littoral croate. Le théâtre folklorique et de marionnettes mis à part, le théâtre croate connaît les étapes suivantes : Renaissance et baroque, théâtre scolaire et époque des Lumières, théâtre illyrien – variante croate du romantisme – lors de l'éveil des peuples d'Europe, puis réalisme auquel succède la période dite « moderne », marquée par une européisation et l'intégration de plusieurs courants.
Après la Seconde Guerre mondiale le théâtre croate suit dans la Yougoslavie titiste la voie du réalisme socialiste – réalisme engagé au service du mythe collectif de l'époque – qui ne parviendra toutefois pas à s'enraciner, du fait de la rupture entre Tito et Staline (1948). Il cède la place à une affirmation de l'individu et de ses intérêts. C'est le début d'une revitalisation, d'une réinterprétation des grands mythes littéraires et européens qui permet, à travers un théâtre politique ou grotesque, de parler ouvertement de la réalité dans le contexte d'une variante « light » du communisme.
L'éclatement de la Yougoslavie et les guerres balkaniques surviennent à la période postmoderne du théâtre croate. La question nationale et l'indépendance de l'État croate se reflètent dans les textes dramatiques et leurs mises en scène. Au cours de la première décennie du XXIe siècle le théâtre croate, tout en suivant les évolutions de l'Europe et du monde, trouve ses propres voies.
Du religieux au profane
Les débuts du théâtre croate sont liés à l'Église catholique. Un volumineux Missale antiquissimum, apporté au XIe siècle de Hongrie dans la ville épiscopale de Zagreb, y fut enrichi de deux ajouts dramatiques à l'intérieur de la liturgie pascale et de celle de l'Épiphanie. Le titre du second texte, Tractus stellae, ne désigne pas les Rois Mages, mais le décor scénique. Ce même texte apporte des précisions (sous forme de ce qu'on pourrait qualifier de didascalies) sur le décor et sur différents accessoires comme les costumes (les anges sont vêtus de costumes dalmates, « indutus dalmatica »). La continuité du théâtre au nord de la Croatie n'est pas prouvée, car on ne dispose pour les siècles suivants que de données sur des compagnies ambulantes ou des bateleurs venant de cours étangères.
Toutes les formes connues de drame liturgique, répondant bien sûr aux visées didactiques de l'Église, se rencontrent sur la côte dalmate et les îles de l'Adriatique entre le XVe et le XVIIIe siècle. On y trouve souvent des passages qui s'adressent directement au public des fidèles, notamment dans les prologues, commentaires ou épilogues. Les auteurs anonymes des mystères, miracles et moralités étaient des clercs instruits, au fait de l'enseignement d'Aristote mais pas des règles des unités de lieu, de temps et d'action. Choisissant des thèmes et des personnages connus de l'Ancien et du Nouveau Testament, ils ne pouvaient s'en écarter ni faire preuve de créativité. Fondée sur les règles morales, leur liturgie dramatique était centrée sur la miséricorde et l'effroi (devant amener à la catharsis) par la juxtaposition, conforme à la hiérarchie du monde chrétien, de l'enfer, de la Terre, du purgatoire et du paradis. Marko Marulić de Split semble être le premier auteur connu d'un drame intitulé Le Supplice de sainte Marguerite, dont il existe plusieurs versions ; dans l'une d'elles, anonyme, il est précisé que la représentation se poursuit le lendemain, ce qui montre que les drames liturgiques pouvaient être joués en Croatie sur une durée de plusieurs jours. Les représentations avaient lieu devant les églises, dans les cloîtres des monastères, puis sur les places des villes pendant le carnaval. Parmi les plus connues, citons Les Pleurs de Marie (Rab, 1471) et Le Miracle de saint Laurent, joué pendant plusieurs siècles (encore au XIXe siècle sur l'île de Hvar). Le succès durable de ces pièces médiévales, ainsi que l'écriture de drames religieux à l'époque de la Renaissance (outre Marko Marulić, on peut citer Mavro Vetranovićde Dubrovnik, également auteur du premier drame mythologique croate, Orphée), relie étroitement le Moyen Âge croate aux siècles de l'humanisme et du baroque.
Dès la fin du XVe siècle, Džore Držić, premier auteur de drames profanes, est le premier écrivain croate véritablement conscient de l'écriture dramatique : distinguant l'espace dramatique imaginaire de l'espace scénique réel, il introduit les personnages de la pastorale, Radmio et Ljubmir, en milieu urbain. Au début du XVIe siècle, le drame en vers dodécasyllabiques (versification datant du Moyen Âge) de Hanibal Lucić (de Hvar) exploite le motif de l'esclave, au moment où les Turcs arrivent jusqu'à la mer Adriatique. Ce motif a été sauvegardé jusqu'à nos jours sur l'île de Pag sous forme de jeu populaire et à Korčula sous la forme d'un jeu dansant chevaleresque « mauresque ».
État autonome, la République de Dubrovnik offre à la Renaissance une vie théâtrale d'une richesse exceptionnelle : des troupes de comédiens y préparent des représentations, qui se déroulent pendant le carnaval en plein air ou dans les demeures des riches nobles. Le premier théâtre public ne sera ouvert à Dubrovnik qu'en 1682, alors que l'île de Hvar en possède un dès 1612 (qui est toujours en activité). Après Nikola Nalješković et ses courtes comédies qui introduisent dans le théâtre croate les genres de la farce et de la comédie érudite, c'est en Držić que Dubrovnik trouve son plus grand auteur dramatique de la Renaissance, auteur de pastorales, de comédies et d'une tragédie, dont les pièces sont alors jouées par plusieurs troupes composés de jeunes nobles et bourgeois. Le genre dominant est la pastorale, fondée sur des oppositions binaires (amour platonique et hédoniste, poésie et quotidienneté, citadins et paysans, ces derniers étant présentés par les auteurs de Dubrovnik, à la différence des auteurs italiens, sans condescendance et avec sympathie).
L'activité théâtrale se poursuit au XVIIe siècle, à la période baroque, avec Ivan Gundulić (auteur de mélodrames qui s'éloignent de la poétique de la Renaissance, et d'une pastorale allégorique avec hymne à la liberté, Dubravka) et Junije Palmotić. Vers la fin du XVIIe siècle et au début du XVIIIe apparaissent à Dubrovnik des adaptations de nombreuses comédies de Molière, qui sont nommées « frančezarije ». En 1793 y est représentée en traduction croate La Farce de maître Pathelin. Le dernier auteur dramatique important de la République de Dubrovnik est Vlaho Stulli, auteur de la comédie Kate, La femme du caporal (1800), dont la vulgarité semble naturaliste avant la lettre.
En Croatie continentale, à Zagreb et en Slavonie, le théâtre se développe sous forme de théâtre scolaire, dans les collèges de jésuites. Une première représentation est notée à Zagreb dès 1558. À côté de textes religieux à caractère didactique apparaissent des pièces à consonance patriotique. Toutes sont écrites et jouées en latin jusqu'à la seconde moitié du XVIIIe siècle, lorsque sont créées des pièces scolaires en langue populaire locale (dialecte de Zagreb), avec notamment l'auteur comique Tituš Brezovački, qui appartient à la période des Lumières et dont les pièces, destinées aux collégiens d'écoles jésuites, ne comportent que des rôles masculins.
Le réveil national
L'une des institutions du mouvement « illyrien » (terme censé désigner les habitants autochtones des Balkans, qui cherche à dépasser les divisions politiques, ethniques et religieuses, et qui vise, dans la Croatie des années 1830-40, à éveiller la conscience nationale des Slaves du Sud) invite une troupe dilettante de Novi Sad à venir jouer à Zagreb. L'auteur dramatique Dimitrije Demeter, résolu à évincer la langue allemande de la scène croate, travaille en effet à créer un théâtre croate. Il y avait à Zagreb une salle de théâtre, construite grâce à l'argent d'un commerçant qui avait gagné à la loterie à Vienne. Un contrat est conclu, qui prévoit deux mois de représentations pour la troupe, avec la possibilité de fonder un théâtre permanent. Dans le contrat, la troupe porte le nom de « Société théâtrale patriotique ». Elle va présenter à Zagreb les représentations déjà préparées à Novi Sad, tout en commençant à travailler sur des pièces « illyriennes ». En 1840 un grand événement national et culturel va être la représentation de la pièce du Croate Ivan Kukuljević, Juran et Sofija ou les Turcs à Sisak, avec un prologue d'Ivan Mažuranić, le plus grand écrivain croate de l'époque « illyrienne », qui salue avec enthousiasme l'interprétation en langue populaire. Le succès est énorme et va être suivi de nombreuses représentations à Zagreb, et aussi à Karlovac et à Sisak. La lutte pour le théâtre en langue croate se poursuivra cependant encore longtemps.
En 1861 est fondé un théâtre professionnel et populaire croate. Au début, à côté de la production dramatique croate qui est très faible, ce théâtre ne fera qu'imiter le répertoire théâtral viennois et traduire des textes de la langue allemande. C'estle grand écrivain August Šenoa qui l'orientera vers le répertoire français et slave. La vraie réforme n'est réalisée qu'en 1894 par Stjepan Miletić, premier metteur en scène croate. Sous l'influence des Meininger, il modernise la technique scénique et l'organisation du travail et envisage la mise en scène comme un travail artistique autonome ; il redécouvre certaines œuvres du patrimoine croate (Držić, Palmotić), ainsi que des jeunes écrivains croates, et insiste sur Shakespeare et sur le répertoire européen contemporain : Ibsen, Hauptmann, Sardou, Rostand, Tolstoï, Tchekhov. Miletić fonde aussi la première école dramatique, d'où seront issus comédiens et metteurs en scènes marquants des premières décennies du XXe siècle : Josip Bach, Nina Vavra, et aussi Ivo Raić, le comédien de Reinhardt, qui transmet les idées de ce dernier à la scène croate. En 1895, le nouveau bâtiment du Théâtre national de Croatie est inauguré à Zagreb (avec ceux de Dubrovnik, Osijek, Šibenik, Varaždin, Rijeka et Split, tous construits entre 1865 et 1893) ; il sera jusqu'à nos jours un des grands centres de la vie théâtrale croate.
Nouvelles expressions théâtrales
Au XXe siècle le théâtre suit en général les tendances européennes, et le drame, quelquefois, les anticipe même, par exemple le cri expressionniste de Krleža dans Kraljevo en 1913, qui n'est pas suivi immédiatement d'une réalisation scénique. Les drames de Krleža ont surtout marqué les années 1920, alors que le directeur général du théâtre était Julije Benešićet que Krleža collaborait d'une manière fructueuse avec Gavella, dont l'influence de metteur en scène et de pédagogue fut dominante dans le théâtre croate du XXe siècle. Durant plusieurs décennies sont écrits et joués des drames et des comédies dans le style du vérisme, qui se préoccupe de la vraie vie et de la représentation de la vérité, et dans celui de l'« artisme », qui puise ses sources dans la tradition littéraire en créant un tableau artistique subjectif. Les principaux auteurs sont Ivo Vojnović et Milan Begović.
Pendant la guerre, sous la pression de l'occupation et du régime collaborationniste, on peut surtout noter l'apparition de Družina Mladih (Troupe de Jeunes), sous la direction du metteur en scène Vlado Habunek. De cette troupe sortiront des intellectuels du théâtre, tel Radovan Ivšić,qui écrit alors le drame surréaliste Le Roi Gordogan, attaque du totalitarisme par un grotesque à la Ubu, mais qui, après s'être installé en France, n'aura pas d'influence sur l'évolution du théâtre croate.
Dans les années 1950, Marijan Matković écrit un cycle antique Les dieux souffrent aussi et Ranko Marinković le drame Gloria, mélodrame d'amour en forme de « miracle », critique du dogmatisme et de la manipulation de l'homme. Gavella fonde en 1950 l'Académie du théâtre et, en 1954, avec un groupe de jeunes artistes, le Théâtre dramatique de Zagreb. Ce théâtre devient le rendez-vous d'un groupe de metteurs en scène (Kosta Spaić, Dino Radojević, Georgij Paro et Božidar Violić), surnommé « cartel », qui marquera le théâtre après la mort de Gavella en 1962.
Dans les mêmes années 1950, deux grands festivals d'été sont organisés : les Jeux d'été de Dubrovnik (1950) et l'Été de Split (1954). Le répertoire est en contact direct avec les tendances les plus novatrices : Beckett et Ionesco parviennent relativement vite sur la scène croate, ainsi que les pièces américaines modernes. Le théâtre de l'absurde trouve un écho dans la dramaturgie des années 1960. Sous l'influence du mouvement théâtral des étudiants, dans les années 1960, le nouveau rendez-vous des gens du théâtre devient Teatar itd (« Théâtre etc. »). On y monte des œuvres qui critiquent le régime communiste, comme par exemple le drame ironique Le Palais de Dioclétien d'Antun Šoljan ou la grotesque et amère Représentation de Hamlet dans le village de Mrduša Donja d'Ivo Brešan.
Le théâtre contemporain
La révolte des étudiants en 1968 fait émerger Slobodan Šnajder, dont le drame le Faust croate montre de façon exemplaire la division tragique de l'entité nationale au XXe siècle. Les années 1970 se déroulent sous le signe de la révolte contre les institutions affaiblies et de la recherche de formes alternatives du rendez-vous théâtral. Simultanément, le répertoire populaire fait survivre certaines troupes, comme la compagnie d'acteurs Histrioni (les Histrions) et Teatar u gostima (le Théâtre chez vous), tandis que d'autres valent surtout pour la portée de leurs recherches, comme l'atelier théâtral Pozdravi (les Salutations) et Kugla glumište (le Théâtre sphère). La nouvelle génération de metteurs en scène se distingue par des réflexions postmodernes audacieuses : Miro Medimurec, Ivica Kunčević, Petar Veček, Marin Carić et l'Italien naturalisé Paolo Magelli. Parmi les acteurs contemporains de Gavella, il faut mentionner Pero Kvrgić, Milka Podrug-Kokotović, Fabijan Šovagović, Neva Rošić, Vanja Drach et Nada Subotić,et parmi les acteurs des générations plus jeunes on distingue Rade Šerbedžija, Mira Furlan, Božidar Alić, Alma Prica, Zlatko Vitez et Jelena Miholjević. Les temps incertains de la guerre en ex-Yougoslavie et la création de l'État indépendant croate affaiblissent la position des institutions théâtrales. Des troupes indépendantes et des théâtres privés font alors leur apparition et, tout en ayant beaucoup de mal à survivre, réalisent de remarquables projets artistiques.
La nouvelle génération d'auteurs dramatiques – Miro Gavran, Lada Kaštelan et Mate Matišić– s'engage sur un plan culturel au sens large, avant qu'intervienne un engagement plus politique. L'éclatement de la Yougoslavie, l'affirmation de nouvelles identités nationales, les guerres de la dernière décennie du XXe siècle et l'angoisse vécue au quotidien servent de matériau à un auteur déjà expérimenté comme Slobodan Šnajder (La Dépouille du serpent), ainsi qu'à de jeunes auteurs tels Filip Šovagović (Cigla « Brique ») Ivan Vidić (Le Grand Lapin blanc), Nina Nuić-Mitrovic (Le Voisin, la tête la première). Remarquons aussi les œuvres très personnelles d'auteures comme Asja Srnec Todorović avec son drame de l'absurde (Mariage mort) et Ivana Sajko (La Femme bombe) dont les drames hermétiques traitent de l'impuissance et de la révolte de l'individu.
Bibliographie sélective
- Dubrovniker Dramatiker des 17. Jahrhunderts , Pasko Primojevic, Ivan Guc̆etic d.J., Vice Pucic Soltanovic, Ivan S̆is̆kov Gundulić, Junije Palmotić, herausgegeben von Wilfried Potthoff, Giessen : W. Schmitz, 1975
- Le Sacre rappresentazioni croate , Francesco Saverio Perillo, Napoli : tip. di A. Pastore, 1975
- Hrvatska drama do Narodnog preporoda , [sastavili] Slobodan P. Novak ; Josip Lisac, Split : Logos, 1984
- Vrijeme osobne povijesti , Ana Lederer, Zagreb : Naklada Ljevak, 2004
- Le théâtre d'aujourd'hui en Bosnie-Herzégovine, Croatie, Serbie et au Monténegro , nationalisme et autisme, Paris : Centre d'études slaves et Institut d'études slaves, cop. 2006
Classement
Spécialité : Europe centrale et Russie
- Croatie
- Moyen âge
- Renaissance
- 17ème siècle
- 18ème siècle
- 19ème siècle
- 20ème siècle
- 21ème siècle