Vaudeville scandinave

C'est sans doute grâce à un philosophe hégélien que le vaudeville prend pied en Scandinavie. Cet universitaire danois polyglotte, fin musicien et grand amateur de théâtre, Johan Ludvig Heiberg (1791-1860), a passé quelques années de sa jeunesse à Paris puis a séjourné en Allemagne du Nord. Il s'est pris d'enthousiasme pour les vaudevilles auxquels il a assisté. Ces brèves comédies agrémentées de couplets connaissent alors le plus grand succès dans toute l'Europe continentale, vaudevilles venus de Paris et Singspiele créés d'abord à Vienne (les deux maîtres du genre s'appelaient Scribe et Raimund). Au-delà des frontières, les comédies en question ne sont en général pas transmises sous leur forme originelle. Des artisans du théâtre les adaptent au goût du public et au climat moral de chaque contrée. C'est à ce travail que se vouent, entre autres, au Danemark le comédien Overskou et l'universitaire Heiberg qui publie un essai, Du vaudeville considéré comme une forme dramatique (1826), hégélianisme oblige ! Mais Heiberg donne aussi le coup d'envoi avec Kong Salomon og Jörgen Hattemager (Le Roi Salomon et Georges le chapelier, 1825), vaudeville original danois. Les deux complices adaptent, au cours des années, un nombre impressionnant de textes signés Scribe, Bayard, Mélesville et consorts.

En Suède, le même travail est mené à bien par un journaliste romancier (émule de Sue) et homme politique, August Blanche, qui écrit aussi des œuvres originales : Positivhataren (Le Joueur d'orgue de Barbarie, 1840). Le vaudeville amuse certes grâce aux subtiles combinaisons de son intrigue et à l'utilisation allusive des airs d'opéra à la mode.

Mais le vaudeville scandinave sait parfois s'arracher à cette charmante futilité. Certaines de ses créations, fondées sur l'observation directe, apparaîtront comme des ébauches de pièces sociales. Les époux Heiberg [voir Heiberg Louise] ont lancé comme une précampagne féministe, soixante ans avant les grandes pièces d'Ibsen et de Bjørnson. Aprilsnarrene (Les Poissons d'avril, 1827) font rire aux dépens des puérils professeurs dont on se contentait, à l'époque, dans les « institutions » pour jeunes filles du monde. De uadskillelige (Les Inséparables, 1827) attirent l'attention sur la déplorable manie qui sévit dans les pays du Nord : on y fait durer indéfiniment le temps des fiançailles. L'enthousiasme que déchaînent alors les vaudevilles se répercute dans les écrits de penseurs bien plus graves (par exemple Kierkegaard). La génération suivante des vaudevillistes danois s'entendra aussi fort bien à susciter des réflexions plus sérieuses, tout en présentant au public des ouvrages fort divertissants : [voir J.C. Hostrup], pasteur et vaudevilliste, Eventyr paa fodrejsen (Une fantastique promenade à pied, 1844).

Après 1850, les jeunes hommes de théâtre norvégiens qui dirigent dans leur pays les premières scènes régulières, en particulier Ibsen puis Bjørnson à Bergen, sont amenés à lire de très près les œuvres des vaudevillistes français. Nous serions volontiers disposés à situer Ibsen et Bjørnson sur une ligne qui prolongerait celle de nos « pièces sociales » (Augier et Dumas fils). En fait, c'est le théâtre de Scribe qui est le plus souvent présent dans leur mémoire. On s'en apercevra facilement si l'on relit De Unges forbund (L'Union des jeunes) et Samfundets Stoetter (Les Soutiens de la société) . Le schéma est presque le même que chez Scribe. Les premières pièces d'Ibsen sont donc quelquefois comme des vaudevilles où l'on n'a plus guère envie de rire.

Rédacteur(s)
Éditions Bordas, 2008

Classement

Spécialité : Europe du Nord

Zone(s) géographique(s) :
  • Suède
  • Norvège
  • Finlande
  • Danemark
Période(s) :
  • 19ème siècle
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Date 1ère mise en ligne
Dernière modification
15/06/2026