Peuple
(Théâtre du)
Le Théâtre du Peuple a été fondé en 1895 à Bussang, dans les Vosges, par Maurice Pottecher (1867-1960). Ce fils d'un petit industriel local, journaliste et poète lancé dans les milieux artistiques et littéraires de Paris (ses amis se nomment Renard, Rolland, Gémier, Claudel…) l'a conçu comme alternative au dysfonctionnement du théâtre bourgeois, à l'époque exclusivement parisien.
Un théâtre civique
Né de l'utopie rousseauiste et révolutionnaire du peuple citoyen, le Théâtre du Peuple se donne, dans le prolongement de l'école républicaine de Jules Ferry, une mission d'éducation artistique, morale et civique (dans l'esprit de ce qui deviendra l'éducation populaire vingt-cinq ans plus tard), fondée sur la foi dans le progrès humain et l'exaltation des valeurs de bonté, d'amour, de générosité. Sa devise, inscrite au cadre de scène du théâtre : « Par l'art, pour l'humanité ».
Son architecture reflète son histoire : c'est tout d'abord un théâtre en plein air, sans aménagement, sur la pente d'une prairie ; bientôt l'espace scénique reçoit un cadre et une couverture ; puis en face, à distance, on établit une galerie couverte en étage ; puis l'espace intermédiaire, d'abord protégé par un vélum, reçoit une voûte en bois, un plancher, des sièges ; la cage de scène, plus tard encore, est surélevée pour permettre l'usage de cintres. La salle contient 1 200 places, l'ouverture de scène a 15 mètres. L'ensemble, désormais entièrement clos, garde de cet aménagement progressif quelque chose d'insolite et comme d'inachevé dans sa rusticité. Mais surtout il conserve de ses origines un dispositif unique : le mur de fond de scène est fait de deux portes coulissantes qui s'ouvrent sur la montagne et la forêt ; l'effet en est saisissant – et toujours attendu du public –, mais on ne saurait dire si c'est alors le théâtre qui encadre le décor d'une belle nature ou si ce n'est pas plutôt la nature qui envahit le théâtre et fait éclater ses limites.
Le principe de fonctionnement initial est cohérent et original. La représentation théâtrale, qui doit rester un événement exceptionnel, se joue quelques dimanches de l'été. Elle est gratuite. Elle s'adresse à l'ensemble de la population, toutes classes mélangées, mais en tenant compte de sa réalité locale. Elle est préparée sur place, par des amateurs encadrés par des professionnels. Le texte est contemporain, il s'appuie sur les mœurs, mais aussi les mythes du pays, dont il utilise les ressources : Pottecher, Vosgien parmi des Vosgiens, en écrit donc tout naturellement lui-même le répertoire. Il l'associe à d'autres manifestations collectives, notamment sportives (il est en relation avec Pierre de Coubertin). L'entreprise repose sur le « désintéressement » de tous, et s'abstrait des contraintes de la rentabilité financière (grâce au mécénat local et au bénévolat actif).
Un modèle qui n'a pas fait école
Il semble que le succès de la première saison (2 000 personnes en 1895) ait surpris tout le monde, entraînant chez Pottecher la volonté de continuer, créant un mouvement d'opinion autour du théâtre populaire (Rollan décrit son ouvrage sur la question en 1903, et le dédie à Pottecher). L'initiative de Pottecher, cependant, n'a pas dépassé la cadre de ses Vosges natales : Gémier a bien repris un certain nombre de ses propositions autour du théâtre populaire, notamment lors de son passage au Cirque d'Hiver (1919), avec un Œdipe roi récrit par Saint-Georges de Bouhélier, avec chœur et gymnastes, et plus tard avec la création du TNP (1920), mais dans le cadre de la ville. La réforme tant attendue du théâtre prend un autre cours avec Copeau, qui la fonde sur un théâtre professionnel et sur la formation du comédien. Dans sa lignée, l'essentiel de la décentralisation (implantation de troupes permanentes, généralisation d'un théâtre culturel sans lien avec le terrain) tourne le dos aux idées du Théâtre du Peuple [voir Centres dramatiques nationaux]. Seul Vilar reprend les idées d'une fête théâtrale aux connotations de service public et d'éducation civique.
Et pourtant, l'entreprise de Pottecher a traversé le siècle, sans doute grâce à la longévité de son créateur, à son obstination, à cet « esprit de famille » qui a assuré la relève jusqu'en 1980, et qui a réussi à fidéliser un public autour de retrouvailles annuelles, qui sonnent comme une fête du calendrier régional : on continue à « monter » à Bussang depuis les vallées des provinces limitrophes. L'œuvre écrite de Pottecher a sans doute vieilli, le monde a changé, fragilisant l'expérience. Mais l'exemple demeure, toujours à méditer parce que rare, d'un théâtre aux antipodes du modèle dominant dans la France de cette fin de siècle.
Bibliographie sélective
- Le théâtre du peuple , renaissance et destinée du théâtre populaire, Maurice Pottecher, Paris : Ollendorff, 1899
- Au pays de Maurice Pottecher , les Vosges, Pierre Chan, Anne Hauttecoeur, Pierre Pelot, Pierre Voltz, Tournai[Paris] : Casterman, 1995
- Un siècle de passions au Théâtre du peuple de Bussang , Frédéric Pottecher, Vincent Decombis, Remiremont : G. Louis, 1995
Classement
Spécialité : 19ème et début 20ème siècle
- France
- 19ème siècle
- 20ème siècle
- 21ème siècle