Métiers de théâtre
Tant que les troupes furent constituées en « républiques », selon la formule de Samuel Chappuzeau, on distingua dans le personnel des théâtres les hauts officiers : trésorier, secrétaire, contrôleur, dont les fonctions étaient généralement dévolues à des acteurs, associés et comme tels rémunérés au partage des recettes, et les bas officiers ou gagistes, car aux gages de la société : le concierge, le copiste, les buralistes (caissiers), les portiers et contrôleurs des portes, les ouvreuses (qui détenaient les clés des loges louées en abonnement). On y incluait les comparses (aujourd'hui artistes de complément) et les violons.
L'emploi de portier n'était pas une sinécure. Chargé de repousser les fraudeurs et de réprimer les désordres dans la salle, il était exposé à de fréquentes violences et l'on choisissait à cet effet un bretteur exercé.
Sur le copiste, généralement souffleur et archiviste, pesait une responsabilité particulière. Les pièces nouvelles, en effet, appartenaient à la troupe qui les créait jusqu'à ce qu'elles soient imprimées. Ce répertoire constituait avec les « décorations » l'essentiel du fonds de commerce. Une copie détournée d'une pièce à succès pouvait permettre à un libraire malhonnête d'obtenir un privilège d'impression qui faisait tomber l'ouvrage dans ce qu'on a appelé depuis le domaine public. C'est la mésaventure que connut Molière avec Les Précieuses ridicules. Mais il réussit à faire révoquer le privilège frauduleux.
Le copiste a disparu : l'ordinateur a eu raison de lui, y compris pour les partitions musicales. Il en est de même du feutier (chargé d'allumer et d'entretenir les feux dans les loges d'artistes). C'est aujourd'hui le régisseur qui, au micro, appelle en scène les acteurs et non plus l'aboyeur ou avertisseur.
Il n'y a plus de commissionnaires patentés à la porte de nos théâtres. L'ordonnance de police de 1864 leur confirmait le privilège « de la vente et l'offre de billets ou contremarques sur la voie publique ». On pouvait acquérir auprès d'eux des billets, sans faire la queue, moyennant une commission : ils préfiguraient les agences. Accessoirement, à la sortie des représentations, ils hélaient les cochers des spectateurs de marque.
Avec les derniers théâtres forains ont disparu les banquistes qui faisaient le boniment devant le théâtre afin d'allécher le chaland. La communication a emprunté d'autres formes.
De nos jours, en même temps que s'imposait le règne du metteur en scène, on a constaté que sa souveraineté s'appuyait sur un nombre croissant de grands officiers, appelés à le seconder (à le suppléer ?) dans des domaines de son art exigeant une technicité particulière. Dramaturge, maître du mouvement, maître de chant, maître d'armes – on croirait une distribution pour le Bourgeois gentilhomme – figurent de plus en plus fréquemment, sous des appellations diverses, aux génériques, entourés d'une multitude d'assistants. Faut-il voir dans cette dissociation de la fonction de metteur en scène (on en distingue même parfois la direction d'acteurs !) la réponse à une exigence accrue du public de théâtre, aiguisée par une large diffusion des productions les plus prestigieuses, un palliatif à certaines carences de la formation professionnelle, ou simplement la rançon de l'omnipotence ? Quoi qu'il en soit, des artistes se sont plus ou moins spécialisés dans ce travail singulier avec les acteurs, qui, à des degrés divers, les associe à la mise en scène. On peut citer, par exemple, Martine Viard, cantatrice, Caroline Marcadé, chorégraphe, ou Raoul Billerey, maître d'armes et lui-même acteur.
Les compétences traditionnelles du décorateur se trouvent souvent dissociées de façon analogue : la conception de la scénographie pouvant être distinguée de celle des costumes, des coiffures, des accessoires, des masques.
Tous ces concepteurs figurent en bonne place sur les programmes et le public connaît leurs noms. C'est justice car leur apport est souvent inestimable. Qui ne se souvient des masques conçus et fabriqués par Erhard Stiefel pour les spectacles de Mnouchkine : L'Âge d'or, L'Indiade ; ou de ceux de Rostislav Doboujinski pour Les Peines de cœur d'une chatte anglaise, monté par Arias ?
Mais la réalisation et le déroulement du spectacle théâtral requièrent le concours de professionnels très divers dont le spectateur ignore souvent le rôle, quand bien même il en devine l'existence. Parmi ces métiers obscurs du théâtre, néanmoins essentiels, beaucoup se sont perpétués sans que leur exercice connaisse d'autres changements que ceux entraînés par l'apparition de procédés ou de matériaux nouveaux : machinistes, accessoiristes, constructeurs, costumiers. Pour certains, les transformations ont été plus radicales : aux chandeliers (allumeurs et moucheurs de chandelles) des XVIIe et XVIIIe siècles, placés sous les ordres de l'illuminateur, ont succédé les lampistes (préposés au service des lampes à huile de pied de bœuf, puis des quinquets) commandés par le luminariste ; vinrent ensuite les gaziers, eux-mêmes remplacés par les électriciens d'aujourd'hui.
Les tapissiers, au théâtre, sont généralement classés dans la catégorie des accessoiristes. Leur travail s'étend du garnissage des sièges à la confection des rideaux, drapés ou à peindre, des tentures et tapisseries, dais et baldaquins. C'est aussi parmi les accessoiristes que sont rangés les armuriers et artificiers de théâtre, qui doivent évidemment répondre à des exigences tout autres que ceux du commun.
Jusqu'à une époque récente le recours à une maquilleuse était exceptionnel au théâtre. Les acteurs se faisaient eux-mêmes la « tête de l'emploi » ; qu'il s'agisse de restituer en l'enjolivant l'aspect naturel du visage, compromis par la brutalité des lumières de scène, ou d'en accentuer les traits : vieillissement, composition. Mais au cinéma et à la télévision, l'œil grossissant de la caméra exige une perfection à laquelle ils ne pouvaient prétendre et, de proche en proche, la fonction de maquilleuse a tendance à se généraliser, au moins dans les grands théâtres et pour les rôles principaux. D'autant plus lorsque la mise en scène réclame des maquillages composés, stylisés. Les techniques se sont perfectionnées et permettent une véritable sculpture des visages. Elle peut s'étendre aux prothèses (le nez de Cyrano n'est plus en pâte à modeler mais en mousse de latex), aux faux crânes, aux masques de matière plastique, et rejoint parfois l'art des effets spéciaux : blessures, membres arrachés.
En revanche, la situation de certains fournisseurs du théâtre est devenue critique. Sans doute les anciens cartonniers ont-ils pu se reconvertir du papiétage et du carton bouilli à la sculpture du polystyrène, au façonnage des résines synthétiques et au moulage du latex. Ils fabriquent ainsi des éléments en relief pour les décors, des accessoires, des masques.
Mais il est des artisans si spécialisés qu'ils n'ont de débouchés qu'au théâtre ou dans les activités du spectacle. Or ce marché est trop restreint pour assurer leur survie économique. d'autant qu'ils travaillent d'après maquette pour élaborer des pièces uniques, ce qui ne leur permet pas d'utiliser des machines modernes dont le rendement est fondé sur la série. Ils doivent non seulement avoir bénéficié d'une formation très poussée, incluant la connaissance de tours de main oubliés, mais être capables d'inventer de nouvelles techniques lorsque ce qui leur est demandé ne se réfère à aucun modèle connu. Ces exigences, conjuguées aux aléas de ce type d'entreprise, font qu'on ne forme plus d'apprentis et que les artisans qui disparaissent ne sont pas remplacés.
Il n'existe plus en France que deux chausseurs bottiers : Galvin, en exercice depuis un siècle et demi, mais qui a été absorbé par le Romain Pompéi (5, bd Bourdon, Paris 75004) et Clairvoy (17, rue Fontaine, 75009) un seul perruquier, Maurice Buteux (10 rue Brochant, 75017), sinon, à Marseille, Daniel Blanc (10, rue Crillon, 13005). Pour faire confectionner des chapeaux, il faut s'adresser dans l'Aude à Chapeaux de France (avenue de la gare, 11190, Montazeles). Un plumassier (qui fabrique des « trucs en plumes »), SPPN Février (25-27 rue du mail, 75002), subsiste grâce aux débouchés du music-hall. On est déjà en peine de corsetières (car certains costumes d'époque ne peuvent être portés sans les corsets ou guêpières appropriés), de pailleteuses et de brodeuses, de repasseuses de fin et de tuyauteuses (pour l'entretien des lingeries, coiffes et fraises). Qu'en sera-t-il bientôt des perruquiers et posticheurs, des modistes ? La Comédie-Française, qui a pour principe de fabriquer dans ses ateliers tout le matériel de ses spectacles, risque d'en être empêchée demain, faute de pouvoir embaucher le personnel compétent. Les établissements d'enseignement professionnel : l'École nationale supérieure des arts et techniques du théâtre (4, rue Sœur-Bouvier, 69322 Lyon, cedex 05), le Centre de formation professionnelle des techniciens du spectacle (92, avenue Gallieni, 93170 Bagnolet), l'Institut supérieur des techniques du spectacle (20, rue Portail-Boquier, 84000 Avignon) forment d'excellents techniciens des disciplines les plus courantes – essentiellement scéniques – mais ne peuvent aller jusqu'à ce degré de spécialisation. Plutôt que de « petits métiers » comme on les qualifie souvent, il conviendrait donc de parler de métiers rares et menacés de disparition.
Bibliographie sélective
- Curiosités théâtrales , Victor Fournel, Paris : Garnier frères, [1887]
Classement
Spécialité : Technique et créateurs techniques